Les 8 et 9 juillet 2017 s’est tenue à Londres, au prestigieux Centre Queen Elizabeth II, la Palestine Expo (ou Palexpo) 2017. L’association Friends of al-Aqsa (FOA) en est l’organisatrice. Parmi les soutiens affichés sur le site web de l’événement se trouvent la puissante National Union of Students (NUS) et la National Union of Teachers (NUT).
Plusieurs associations contre l’antisémitisme ont dénoncé cet évènement, notamment à cause de la venue d’Ibrahim Bham. Ce prédicateur sud-africain a déjà comparé Juifs et Chrétiens à des adorateurs de Satan. Il a aussi cité Goebbels pour assimiler les Juifs à des puces.
La FOA est dirigée par Ismail Patel, qui est également porte-parole de l’association British Muslim Associative (BMA). La BMA est dirigée par Mohammed Sawalha, ancien chef militaire du Hamas, reconverti en défenseur du Hamas au Royaume-Uni et en organisateur de flottilles pour Gaza au profit du Hamas. Ce n’est pas le seul lien entre la FOA et le Hamas. Une rencontre officielle a eu lieu entre Ismail Patel (à droite) et Ismail Haniyeh (à gauche), leader du Hamas.
En 2009, lors d’une manifestation pro-palestinienne, Ismail Patel déclare :
« Hamas is no terrorist organisation. The reason they hate Hamas is because they refuse to be subjugated, occupied by the Israeli state, and we salute Hamas for standing up to Israel » (Le Hamas n’est pas une organisation terroriste. La raison pour laquelle ils détestent le Hamas est parce qu’ils (les militants du Hamas) refusent d’être soumis, occupés par l’état israélien, et nous saluons le Hamas qui fait face à Israël »).
La FOA a également été épinglée pour avoir partagé des articles du négationniste Paul Eisen et de Gilad Atzmon. En 2015, la FOA fait un chèque de 10 000 livres pour Jeremy Corbyn.
C’est donc à la Palexpo 2017 organisée par la FOA que s’est rendu en conférencier vedette le célèbre prédicateur Tariq Ramadan. Il a commencé son intervention par remercier chaleureusement la FOA, en appelant les musulmans à prendre exemple de cette organisation pour exprimer leur point de vue.
Selon lui, les musulmans parlent de la Palestine de façon trop émotive, pas assez factuelle, pas assez politique. Il critique ensuite les personnes qui réduisent le conflit israélo-palestinien à un conflit de religion… c’est à dire selon lui les « personnes islamophobes », les « sionistes », mais jamais le Hamas, alors que son caractère religieux est inscrit dans sa Charte. Il est également habile de la part de Tariq Ramadan de conseiller à ses troupes de ne pas parler de religions dans ce conflit, afin d’éviter les diatribes antisémites qui ont caricaturé tant de supporters ou de militants du Hamas.
Il insiste sur la fait que selon lui c’est un conflit international, avec avant tout « une réalité économique connectée avec des corporations transnationales ici et là-bas, donc le soutien que nous avons de lobbys et de sionistes n’est pas politique, mais concerne l’argent, le business ! Le système néolibéral a les mêmes corporations qui soutiennent la sécurité en Israël et dans notre pays ! Des israéliens entraînent des britanniques ! ». Dans le même registre, Tariq Ramadan avait déjà affirmé de façon conspirationniste que l’insécurité dans les affaires de bavures policières était favorisée dans un objectif financier bénéficiant aux sociétés de sécurités. Ici, il s’agirait plus précisément de « corporations internationales israéliennes ».
Il fait le parallèle entre la condition des Palestiniens et le « féminisme intersectionnel » : il y a plusieurs facteurs à prendre en compte (international, sécuritaire, et économique avec les corporations).
Tariq Ramadan fustige la comparaison qui est faite entre les attaques en Israël et celles en Angleterre. Il ne s’agirait pas de terrorisme dans le premier cas… : « comme si al-Qaïda était comme le Hamas ou la résistance palestinienne, en disant que ce sont tous les terroristes ! Ce qu’on dit est qu’on condamne le terrorisme, mais qu’il y a une résistance légitime au terrorisme d’état ». Il dénonce « Cette façon de jouer avec le mot terroriste : hier tu étais un terroriste, aujourd’hui tu es un combattant de la liberté ! Comme ils ont fait avec Mandela ! ».
En décembre 2014, sur le plateau de LCI, Tariq Ramadan avait déjà affirmé que le Hamas n’est pas un mouvement terroriste, en le comparant au parti sud-africain de Nelson Mandela, l’ANC. Il avait également condamné le meurtre d’innocents, tout en louant la « résistance » du Hamas… qui passe pourtant bien par le meurtre d’innocents. Tariq Ramadan avait également minoré avec un sens aigu de l’euphémisme leur objectif de destruction de l’état d’Israël : le Hamas ne le désirerait « plus de la même façon ».
A la Palexpo, Tariq Ramadan appelle enfin à être plus « puissant » pour défendre la Palestine, en ayant notamment « plus d’intellectuels et de paroles académiques », de façon à avoir beaucoup plus de présence médiatique. Il décrit les médias mainstream comme frileux et trop susceptibles de l’accuser d’antisémitisme « alors qu’il ne le serait jamais ».
Pour conclure, il affirme que « la campagne BDS est notre dignité » : « si vous achetez chez eux, c’est que quelque chose manque dans votre humanité ! ».
Carla Parisi
Rappel : le Hamas se définit comme un mouvement puisant ses principes dans le Coran, et se battant au nom de l’Islam, avec pour objectif de détruire Israël. Sa charte a de nombreuses références et propos antisémites, et cite notamment Les Protocoles des Sages de Sion. Ses combattant ont pris pour cible aussi bien les militaires que les civils israéliens, à l’aide de roquettes mais aussi d’attentats suicides. Le Hamas est classé comme terroriste aux Etats-Unis, en Union Européenne, au Canada, au Japon, en Egypte,… et est banni en Jordanie.News
En août 2014, les troupes de Daesh fondaient sur les montagnes de Sinjar, berceau historique des Yézidis. Entre le 3 et 15 août, les islamistes ont réduit en esclavage plus de 7000 femmes et enfants et exécuté les hommes. Les tueurs venaient d’Irak, de Syrie, du Qatar mais aussi de France, de Tunisie, de Belgique ou de Grande Bretagne.
Le génocide a été préparé en amont par une campagne de déshumanisation des Yézidis, considérés par des prédicateurs islamistes comme indignes de respect. Suite à l’émotion internationale, les prédicateurs ont tenté « d’expliquer », de « justifier », de « mettre en perspective » et parfois même de « nier » les massacres. En 2015, Moncef Zenati édite sur Youtube une vidéo intitulée « Les Yazidites : Les adorateurs de Satan ». La vidéo est produite par l’organisation Havre de Savoir, un site internet qui relaie la prose des Frères musulmans en français.
En diffusant en France, les justifications théologiques de la déshumanisation des Yézidis, les Frères musulmans français les ont importé en France. Selon l’Association des Yezidis de France, un jeune lycéen Yézidi réfugié en France a été repéré par ses camarades et menacé comme « sataniste » quelques semaines après la diffusion de la vidéo.
L’auteur de la vidéo, Moncef Zenati est un membre actif de l’UOIF et le patron de l’association Havre de Savoir parrainée par le rappeur Médine. Moncef Zenati a traduit des ouvrages de Hassan al-Banna en français, et intervient régulièrement dans des conférences de la mouvance frériste française où il est considéré comme un savant. Implantée dans la ville d’Edouard Philippe, l’association Havre de Savoir est l’organisation frériste la plus active sur les réseaux sociaux grâce à la jeunesse.
Qualifier les Yezidis d’ « adorateurs de Satan » n’est pas anodin. Il s’agit d’un qualificatif très péjoratif pour désigner les Yezidis, utilisé par les islamistes sunnites, dont Daesh, pour signaler qu’ils sont « mécréants » et justifier les massacres dont ils sont victimes.
La vidéo présente les Yezidis comme un « groupe déviant apparu en 132 de l’Hégire » (0.40), « sorti du cercle de l’Islam » (0.50) à cause du « contexte et de l’ignorance, au point de révérer Iblis que les yezidis appellent Taous Malek » (1.00). En réalité, les Yezidis forment un groupe kurdophone pré-islamique, qui pouvait initialement être proche des zoroastriens, et qui ont ensuite agrégé quelques éléments issus des trois monothéismes dans leurs croyances. Ce ne sont en aucun cas des musulmans « déviants » ou « ignorants ».
Moncef Zenati met l’accent sur les points du yezidisme qui constituent un blasphème dans la religion musulmane. En faisant cela, Moncef Zenati sait parfaitement qu’il les condamne à mort. Le prédicateur des Frères musulmans du Havre détaille :
« les yezidis vouent un grand respect à l’égard de la religion chrétienne au point d’embrasser les mains des prêtres et de partager avec eux le repas, la cène de l’eucharistie. Ils pensent que le vin est réellement le sang du Christ, au sens propre, et lorsqu’ils le boivent, ils ne permettent pas d’en faire tomber une seule goutte de leur barbe. Ils ont prit des chrétiens le baptême, l’enfant yezidi est mis dans une source pour y être baptisé » (21.20).
Avec cette phrase, le sort des Yezidis est scellé. Si ce sont d’anciens musulmans qui se sont convertis la sentence est irrévocable : leur extermination.
Moncef Zenati poursuit en ironisant : « les yezidis descendent uniquement de Adam » (8.50) et non d’Adam et Eve. Ainsi donc, les Yezidis ne feraient pas partie de la même humanité. De fait le Coran ne les protège pas puisqu’ils ne font pas partie des gens du Livre. Pourquoi faudrait-il s’émouvoir alors de leur esclavage et de leur extermination ?
Et de poursuivre, pendant la nuit noire, « ils lèvent tous les interdits, y compris l’alcool »(20.10).
Le prédicateur du Havre va même jusqu’à affirmer qu’après la chute de Saddam Hussein, les Yezidis étaient en « position de force » (12.10) au Parlement irakien. Les Yezidis n’ont jamais été en position de domination politique, bien au contraire.
La vidéo de Moncef Zenati contre les Yézidis fait partie des éléments qui documenteront le génocide. Elle « explique » la déshumanisation qui a conduit au génocide. Pour se prémunir de toute accusation de complicité de crime contre l’humanité, Moncef Zenati déclare : « on entend ce qu’il se passe en Irak, ils sont persécutés, chassés, tués, etc, on appelle pas à ça » (23.45), « nous c’est dans un but scientifique d’instruction ». Peut être !
Créé par une société australienne, le Burkini n’en finit plus de susciter la polémique.
Il y a quelques semaines, dans la ville pourtant conservatrice de Tripoli, un complexe balnéaire a proposé aux femmes portant un burkini de se baigner dans une piscine privée et plus sur la plage mixte. Une d’entre elles a insisté et voulu se baigner sur la plage mixte composée d’hommes et de femmes en maillot. La sécurité l’a immédiatement évacué de la plage, un tribunal chariatique a été saisi et un avis religieux (Fatwa) rendue.
Le juge Cheikh Hassan Chehade commence sa Fatwa en expliquant que la revendication politique du Burkini a commencé sur les plages française avant d’accoster sur celles du Levant. Il rappelle à ses lecteurs que le mode de vie des libanais est varié. Il existe des femmes et des hommes qui ne suivent pas la religion du Prophète et qui se baignent ensemble. A Tripoli, tonne t-il, on se baigne en maillot depuis une éternité. Par contre poursuit le juge religieux, cette volonté de s’imposer en burkini pose plusieurs problèmes religieux.
Tout d’abord selon Cheikh Hassan Chehade on ne peut bricoler la religion. Si une femme décide de revendiquer sa religiosité, il faut qu’elle en suive les règles. Pour Cheikh Hassan Chehade, une femme pieuse n’as pas le droit de se mélanger avec celui qui n’est son père, son mari ou son frère. Une femme pieuse selon la Fatwa ne peut se baigner que dans une plage ou une piscine de femmes, car se mélanger avec des hommes sur la plage est interdit pour les femmes voilée. Aucune interdiction en revanche pour les femmes non voilées.
Le juge poursuit en défendant le propriétaire du complexe balnéaire et déclarant que personne n’a le droit d’imposer à un propriétaire de changer son règlement intérieur. S’il ne veut pas de femmes voilées ou en burkini sur la plage, c’est son droit.
La suite de la Fatwa est dévastatrice pour les partisans de l’islam politique. Le juge Cheikh Hassan Chehade rappelle qu’un femme voilée qui rentre sur une plage mixte commet plusieurs interdits. Il est inévitable qu’une femme voilée voit la partie intime d’un homme (du nombril au genou). De plus explique t’il, le burkina, comme le fait de se baigner habillée, montre le corps des femmes.
Et le juge de terminer, une femme n’a pas le droit de prétendre être pieuse et exiger d’être sur une plage mixte.
Panorama des candidatures du PEJ, de Samy Debah du CCIF, de Français et Musulmans et de l’UDMF.
LE PARTI EGALITE JUSTICE
Le Parti Égalité Justice (PEJ) présentait 52 candidats aux élections législatives, essentiellement dans les circonscriptions où le nombre de français d’origine turque est relativement important. Aucun des candidats n’a réussi à dépasser les 2%. Le PEJ n’obtient pas non plus de financement public, dont chaque parti candidat aux législatives bénéficie s’il gagne plus de 1% des voix dans au moins 50 circonscription, à hauteur de 1.42 euros par voix en sa faveur.
Le Bas-Rhin, le Haut-Rhin et le Rhône sont les départements où vivent une grande partie de la diaspora turque en France, ce sont également des départements qui comptent le plus de candidats du PEJ. L’électorat ciblé en 2017 était surtout la « communauté turque », malgré les efforts d’Abdelaziz Chaambi, fondateur d’origine algérienne de la Coordination contre le Racisme et l’Islamophobie (CRI), pour promouvoir le PEJ sur son site internet et pour appuyer sept candidats étiquetés PEJ d’origine maghrébine.
Pendant la campagne, le PEJ s’est surtout fait connaître du grand public pour ses « bad buzz » :
Il n’a pas respecté la parité obligatoire pour les partis politiques depuis 2000 : seulement 10 femmes candidates, sur 52 candidatures. Plusieurs d’entre elles (comme Nadia Omani, Hülya Sahin) posaient sur leur affiche électorale officielle vêtues d’un foulard islamique.
Son président a eu des propos à tendance négationniste à propos du génocide arménien (entre 1.2 et 1.5 millions de morts) : « On parle d’un soi-disant génocide arménien, il n’a jamais été prouvé jusqu’à présent« . Ahmet Cetin, candidat du PEJ dans l’Ain, affirme sur Twitter plus directement qu’il y a eu « 0 génocide » arménien.
Le PEJ a des liens humains et organiques très forts avec le COJEP, notamment via Ali Gedikoglu, fondateur commun aux deux structures. Le COJEP est l’émanation française de l’AKP de Recep Tayyip Erdogan. Il avait récemment appelé les turcs de France à voter « oui » au référendum sur l’hyper-présidentialisation en Turquie.
Son manifeste fondateur demande de revenir sur la loi de 1905 pour y introduire des « accommodements raisonnables pour les musulmans » ainsi qu’un « moratoire sur la laïcité« , il veut lutter contre « l’islamophobie d’état« , contre « le positionnement libertin de la société française pour pouvoir revenir à la cellule familiale traditionnelle« , « abolir la loi de 2004″ sur les signes religieux à l’école, et non sans un certain complotisme, « abolir le mariage homosexuel » car le précédent gouvernement a répondu à un « petit lobby influent d’homosexuels« , et « abolir l’enseignement de la théorie du genre à l’école« …
Fatih Karakaya, contributeur du site internet Medyaturk et président de la fédération PEJ du Bas-Rhin, tient également des propos anti-alévis, anti-juifs, pro-frères musulmans et complotistes sur les réseaux sociaux :
Le journal Dernières Nouvelles d’Alsace a rapporté plusieurs incidents récents entre le PJE et les journalistes. Extraits :
» Deux candidats du Parti égalité justice aux législatives ont été vus dans la petite délégation qui a semé le trouble dans une réunion en faveur de la liberté de la presse au cinéma Odyssée à Strasbourg en juin 2016. L’échange tendu s’est terminé par des échauffourées dans le hall du cinéma »
« Des cadres du PEJ étaient également présents lors de la manifestation organisée par la COJEP le 6 août 2016 dont l’objectif était de conspuer la couverture par les médias français de la tentative de coup d’Etat en Turquie »
« Le 26 novembre dernier, c’est un vice-président du PEJ qui expulse un photographe indépendant lors d’une manifestation organisée à Strasbourg par les réseaux pro-Erdogan contre le terrorisme international. Ce même cadre, Feridun Ulusoy, déjà vu à l’Odyssée, candidat dans la 5e circonscription du Bas-Rhin, s’empare ensuite du téléphone du journaliste des DNA qui ne réussira à le récupérer qu’après intervention de la police ».
Pour ses premières élections législatives, le tout jeune PEJ aura plus fait parler de lui pour ses déboires que pour ses résultats électoraux.
SAMY DEBAH
Samy Debah a réussi une percée surprise en se hissant au deuxième tour des législatives dans la 8ème circonscription du Val d’Oise, dont il est originaire, face au maire PS de Sarcelles François Pupponi. Il a en partie bénéficié de l’abstention massive (67.9%) et de l’absence de candidature La République En Marche ! pour atteindre 13.9% des suffrages, soit 2 352 voix. A noter, le PEJ soutenu par le CRI avait également un candidat (Aysenur Catakli) dans cette circonscription, faisant ainsi concurrence au candidat du CCIF. Au deuxième tour, il s’incline dans la circonscription avec 34,2%, soit 5 328 voix, mais fait un score de 55,67% dans la ville de Garges-lès-Gonesse.
Samy Debah est le fondateur en 2003 du Collectif Contre l’Islamophobie en France, qu’il a présidé jusqu’en mars 2017, avant de se retirer pour mener sa campagne électorale en tant que candidat indépendant. Ancien prédicateur du Tabligh et organisateur de tournées de conférences de Tariq Ramadan, il a créé le CCIF dans l’entourage des Frères musulmans. Les invités controversés de ses diners annuels ne se comptent plus : Rachid Abou Houdeyfa (imam de Brest), Nader Abou Anas (prédicateur au Bourget), Houria Bouteldja (Parti des Indigènes de la République)… Cette dernière lui apporte d’ailleurs officiellement son soutien et appelle les électeurs à voter pour lui sur les réseaux sociaux.
Il est désormais difficile de croire que le CCIF est « apolitique« , comme le répète Marwan Muhammad, actuel directeur du CCIF.
FRANÇAIS ET MUSULMANS
Jeune parti également – il fête ses 1 an -, Français et Musulmans assume son « une éthique musulmane en parfaite adéquation avec les valeurs républicaine ». Certains de ses cadres sont issus d’une scission avec l’UDMF (Union des Démocrates Musulmans de France) qui avait recueilli jusqu’à 5.9% des voix en 2015 à Mantes-la-Jolie. Français et Musulman a placé cinq candidats dans la Seine-Saint-Denis et le Val-de-Marne en 2017. Parmi ses revendications, on retrouve :
« Interdiction de la violence, l’érotisme, la pornographie et autres visuels allant à l’encontre de la protection des enfants et des adolescents dans certaines publicités aux abords des établissements scolaire »
« Rétablir la légalité du boycott »
« Abrogation de la circulaire Alliot Marie »
« Réflexion autour des articles 12 à 15 de la loi de 1905 »
« Réactualisation de la loi 1905 en intégrant les autres cultes français »
« Lancer une commission nationale sur les effets de la loi de 2004 sur l’interdiction du voile à l’école »
« Reconnaître l’État de Palestine et ouvrir une ambassade en France »
Hanane Zahouani, candidate arborant un voile islamique sur son affiche officielle de Français et Musulman, termine avec 1.46% des voix.
Nizarr Boucharda, ex-UDI, ex-UDMF, termine avec 2.94% des voix, juste devant la candidate PS Corinne Narassiguin.
Jimmy Parat, connu pour ses propos anti-IVG au conseil municipal de Bagnolet et qui avaient provoqué un tollé, a fait campagne avec l’ex porte-parole du CCIF Yasser Louati autour des « dysfonctionnements et des discriminations de la République ». Il a recueilli 0.57% des voix.
UNION DES DÉMOCRATES ET MUSULMANS DE FRANCE
Avec de nombreuses candidatures, l’UDMF a réussi quelques percées comme dans la première circonscription des Hauts de Seine où il présentait une candidate voilée, Sandra Fourastier (2.06%, devant DLF, LO, NPA…), Genevilliers (2.74%), ou encore Villeneuve-la-Garenne (3.72%). Ces résultats sont toutefois un peu moins bons que ceux récoltés aux élections régionales de 2015, où il avait obtenu jusqu’à 5.9% des voix à Mantes-la-Jolie. Son meilleur score en 2017 est dans la première circonscription de Mayotte avec 5.10% des voix.
Son programme insiste sur le rôle de la famille : « malheureusement, depuis plus de cinquante ans, elle est régulièrement attaquée, maltraitée voire ridiculisée jusqu’aux plus hautes institutions de notre pays », « il est de notre devoir de sauvegarder le rôle salvateur de la famille ».
L’UDMF envisage de se battre contre l' »islamophobie » : « Nous, Démocrates Musulmans Français, voulons arrêter ces dérives dirigées par les politiques afin d’éviter une guerre civile dirigée contre l’Islam et les Musulmans en Europe ». Au niveau international, l’UDMF demande la reconnaissance de l’état de Palestine, et affirme qu’ : « Il est essentiel d’arrêter le blocus de Gaza, de demander la libération des prisonniers politiques palestiniens, des enfants et de placer le peuple palestinien sous la protection internationale ».
L’UDMF participe à la Marche de la Dignité aux cotés du Parti des Indigènes de la République en 2015, et à la Rencontre Annuelle des Musulmans de France au Bourget organisée par l’UOIF en 2017.
L’UDMF, le plus ancien parti politique musulman présent à ces élections législatives malgré sa relative jeunesse (5 ans) semble en légère perte de vitesse devant la multiplication cette année de candidatures venant de l’islam politique. Le PEJ, certainement le plus conservateur et le plus « décomplexé », peine à convaincre malgré le buzz dont il a bénéficié. Néanmoins, il a démontré sa capacité à présenter de nombreux candidats sur le territoire, capables de recueillir plusieurs centaines de voix avec un marquage pro-AKP. Français & Musulman a pour sa part surtout réussi à faire connaître sa nouvelle implantation, en concurrence avec l’UDMF dont il est majoritairement issu. La véritable percée vient de Samy Debah qui accède au second tour avec plus de 2 300 voix, dans un champ politique favorable, mais qui s’incline au second tour avec tout de même 34,2% des voix.News
Tariq Ramadan republie en mai 2017 sur son site internet et sur les réseaux sociaux son analyse de la « Situation de la femme en Islam », issue de son livre Islam, le Face à Face des Civilisations (éditions Tawhid), publié en il y a presque 20 ans. Une occasion de revenir via ce texte sur la vision particulière de Tariq Ramadan conçernant les femmes[1].
Dans son ouvrage, Tariq Ramadan oppose les modes de vie, les valeurs occidentales, à un « nous », qui représente tantôt « les musulmans » dans leur globalité, tantôt les musulmans vivant en Europe. L’Islam, religion, est systématiquement posée face à l’Occident, simple zone géographique[2].
Tariq Ramadan décide que la libération des femmes dans le monde musulman, si elle existe, ne « sera pas le modèle de libération qui a eu cours en Occident ». Il parle de « société occidentale permissive », « trop moderne », de « dislocation du tissu social », de « crise profonde des valeurs », du « doute généralisé, au cœur du confort, quant au sens de la vie et à la réalité des repères ». Il propose, non sans ironie, d’introduire sa vision de l’Islam à l’Occident pour l’aider à « relativiser la fatalité du modèle et de la pensée uniques qui entraîne le monde vers plus d’égoïsme, plus d’individualisme, plus de finance… et un grand vide de sens et d’espoir ». Cette vision catastrophée du monde Occidental matérialiste et décadent n’est pas sans rappeler celle des ultraconservateurs évangélistes américains.
Pour Tariq Ramadan, l’origine de cette dépravation vient d’un renversement des priorités : « la vitesse » a pris le pas sur « le sens » en Occident, alors que « la civilisation de l’Islam ne peut se reconnaître dans cet étranger renversement des priorités ; par essence, elle mesurera l’évolution des sociétés à l’aune de leur fidélité aux valeurs fondamentales ». En ressort une image de pureté et d’authenticité associée à la « civilisation de l’Islam », en opposition à une image de décadence occidentale.
Cependant, Tariq Ramadan ne souhaite pas abandonner l’idée de « modernité » à l’Occident. Il opère à un véritable renversement de sens. Selon lui, les musulmanes qui, à condition de ne « rien renier de leur fidélité à l’Islam », veulent « participer à la construction d’une société nouvelle» sont « « modernes » sans être « occidentales » ». Il s’agit finalement pour les femmes de se comporter selon les principes islamiques fondamentalistes de Tariq Ramadan, sans toucher aux valeurs occidentales, pour créer une « nouvelle » société, et être qualifiée de « modernes ». Il se désole que l’Occident soit « sourd » à cette « modernité » islamiste, qui ne laisse pas le choix aux femmes musulmanes et qui leur interdit l’accès à la sécularisation et à la libéralisation des mœurs !
Les médias occidentaux sont plusieurs fois pointés du doigt par Tariq Ramadan. Ils feraient leur « Une » sur « la situation de la femme dans la société islamique ». Ils « rapportent, avec force publicité, les propos de femmes d’Algérie, d’Egypte, ou du Bangladesh, qui, opposées à l’ « obscurantisme islamique », pensent « comme ici » », ce qui serait la seule « qualité » de leurs discours. Sont directement visées Wassyla Tamzani, Mona Eltahawi, ou encore Taslima Nasreen. Tariq Ramadan caricature volontiers : « qui parle la « langue occidentale » est progressiste », pour essayer de discréditer les femmes qui tenteraient de s’affranchir du dogme religieux.
Penser la modernité via l’exemple de l’Occident, de la sécularisation, serait au final un « impérialisme culturel », une « dictature de la pensée ». Tariq Ramadan va jusqu’à accuser l’Occident de « relativisme culturel » dans la mesure où il accepterait plus facilement les coutumes islamiques dépassées, que sa vision de l’Islam ! Une ironie alors que Tariq Ramadan lui-même fait preuve de relativisme culturel en ne considérant les femmes musulmanes ou supposées comme telles qu’à travers le prisme d’une culture et d’une société islamique. Ou lorsque l’on sait que le relativisme culturel est le propre de ses partisans médiatiques, qui accueillent ses propos avec enthousiasme, ce qu’ils ne feraient jamais avec un fondamentaliste chrétien. Au final, Tariq Ramadan parle d’ « agression » et de « violence réelle subies » par les cultures non-occidentales à cause de ce « relativisme culturel », en mettant bien sur sous silence celles que subissent les femmes souhaitant sortir du cadre qu’il leur appose.
Pour Tariq Ramadan explique que le voile est une « obligation islamique », un « impératif » alors que le Coran ne fait jamais référence au voilement des cheveux. Le voile exprime pour lui « la volonté de la présence morale et exigeante sur le plan de l’activité sociale » ainsi que la manière de montrer aux hommes qu’elle « est un être devant Dieu qui impose le respect de son intimité avant toute inclinaison à la séduction par ses apparences ». Pudique, discrète, respectueuse, exigeante, avec un sens de la morale, la femme voilée pour Tariq Ramadan s’oppose aux autres femmes, éternelles séductrices.
Cependant, il n’est pas un partisan du voilement des femmes par la force. Il dénonce d’ailleurs les parents qui « imposent à leur enfant de s’en vêtir sans qu’elle n’en comprenne le sens ». Le problème n’est pas le voilement des femmes, ni vraiment l’acte de violence en lui-même, mais le risque de rébellion que l’utilisation de la force implique : « pour certaines femmes, il s’agissait soit d’obéir aveuglément dans la discrimination, soit de se révolter dans la transgression ». Il faut donc faire en sorte que les femmes portent le voile, sans utilisation de la violence pour désamorcer tout sentiment d’obligation, de discrimination, et tout risque de refus, qu’il nomme transgression.
Refusant également l’obligation du voile sans explication donnée à la femme, il trahit sa pensée en comparant le voile à une sanction : « c’est commettre la même réduction que celle qui consiste à appliquer immédiatement un arsenal de sanctions sur le plan social sans avoir entrepris de réformes profondes ». Ainsi, il admet que le voile porte en lui un caractère répressif envers les femmes musulmanes.
Tariq Ramadan n’oblige pas non plus les femmes à se voiler de façon immédiate et précipitée. Il se réfère aux premières musulmanes qui auraient porté un voile quinze ans après la révélation. A ce titre, porter le voile est considéré comme un « cheminement volontaire et désiré », une « maturation », un « processus à long terme », qui peut prendre plusieurs années, mais dont l’issue est certaine. Alors que les femmes musulmanes n’auraient pas le choix devant cet « impératif », il présente subtilement par la suite le port du voile comme « un choix de conscience ».
Enfin, Tariq Ramadan n’est pas non plus un partisan des traditions, plus culturelles que religieuses, qui oppriment les femmes. Il appelle à « abstraire l’essence du message de l’Islam des accidents de sa lecture campagnarde, traditionnelle ou bédouine ». Ces traditions, comme par exemple l’excision, ne sont en effet pas des prescriptions coraniques. Elles ont généralement rejetées par les Frères musulmans, parce qu’elles ne sont pas islamiques, parce qu’elles effraient, et parce que les rejeter permet de se placer en pratiquants du juste milieu.
Tariq Ramadan évoque les femmes musulmanes qui « au nom de l’Islam, demandent leur juste statut, leur libération ». Il décide que le statut et la libération des femmes passera uniquement par la religion, et par le refus « de façon déterminée » du modèle occidental. Sous couvert d’anticolonialisme, la sécularisation, la libération sexuelle, les droits des femmes, sont rejetées par reductio ad occidentum. Il va jusqu’à présenter les revendications des femmes uniquement par une demande de plus d’Islam : « on rencontre des musulmanes qui exigent des sociétés où elles vivent avec une fidélité, un respect, une application réelle des principes de l’Islam ». Parlant à leur place, il affirme : « elles sont persuadées que plus d’Islam, c’est plus de droits et plus de libertés ».
Pour accepter le voile, Tariq Ramadan recommande vivement la scolarisation et l’éducation religieuse des femmes : « elles ont le droit fondamental de savoir et c’est de là que naît la responsabilité devant Dieu et la société », « la formation religieuse des femmes sera fonction de l’instruction de base ». Puisque le voile qui couvre les cheveux n’est pas évoqué dans le Coran, on devine qu’il s’agit de leur faire lire ses propres écrits, ou ceux qui considèrent le voile comme un impératif. Sous couvert d’équité entre les hommes et les femmes, qui devraient tous deux savoir lire et écrire pour ensuite étudier l’Islam, les femmes doivent apprendre qu’il est une obligation de se voiler.
Tout comme pour les chrétiens intégristes, Tariq Ramadan ne parle jamais d’égalité homme-femme. Il parle d’ « égalité devant Dieu » et de « complémentarité sociale ». Et ça change tout. L’égalité devant Dieu est inscrite dans le Coran, et ne justifie rien d’autre que l’égalité de traitement par Allah. La complémentarité sociale est quant à elle l’antithèse de l’égalité homme-femme : il ne s’agit ni plus ni moins que de développer les stéréotypes féminins et masculins pour justifier de soi-disant aptitudes et responsabilités différentes en fonction du sexe.
Tariq Ramadan désigne d’ailleurs la priorité de « la musulmane » : « la priorité familiale ». Il assume la « hiérarchisation » dans les activités des femmes, avec la famille en premier, puis se fait encore passer pour un juste milieu en rejetant la famille comme seule activité possible pour les femmes. Il leur reconnaît le droit de « gérer leurs affaires, de travailler, de s’organiser, d’élire ou d’être élues sans que cela ne contrevienne à l’éthique islamique ni à l’ordre des priorités », donc dans un cadre bien défini. Tariq Ramadan parle à plusieurs reprises de « rôle social », « d’activité sociale », et de la « vie sociale » des femmes, en usant des stéréotypes de genre autour du rôle social, d’aide, de solidarité dont sont assignées les femmes dans la société. Notons également les expressions utilisées comme « la musulmane », « la femme en Islam », « l’identité musulmane », qui nient toute diversité et essentialisent les femmes autour d’une femme figée, uniforme et stéréotypée.
Au final, la libération des femmes, c’est « dans et par l’Islam », et en s’opposant aux « sociétés actuelles [qui] bafouent » les droits des femmes. Tariq Ramadan s’inquiète de la « quotidienne trahison » des musulmans. On pourrait rajouter que c’est également « plus » d’Islam. Avoir des droits, oui, mais dans un cadre strict, sans habitudes culturelles non islamiques, en portant le voile, « sans jamais oublier Dieu », et avec « application de la shari’a ».
Une inscription dans la plus pure pensée des Frères musulmans
Beaucoup de musulmans interprètent le verset du Coran « pas de contrainte en religion » comme un appel à pratiquer un culte plus spirituel que fait d’interdits et d’obligations. Tariq Ramadan a une toute autre explication : il affirme qu’il appelle à un « espace éminemment exigeant » pour l’enseignement religieux et la formation des musulmans et surtout des musulmanes. « Pas de contrainte en religion », si ce n’est celui d’apprendre les textes des intellectuels musulmans pro-voile, le plus souvent salafistes ou Frères musulmans, et de progressivement se couvrir les cheveux.
Tariq Ramadan appelle plusieurs fois dans son article à « réformer en profondeur ». On croit souvent que réforme rime avec modernité. Il n’en est rien. Il s’agit ici de réformer, vers plus d’Islam dans la société, vers un mélange du religieux et du politique, vers un Islam non plus traditionnel mais fondamentaliste. Le terme « réforme » est typique du vocabulaire des Frères musulmans pour embellir leur image. De nombreux partis politiques et associations en Somalie, en Mauritanie, au Koweit… issus de la Confrérie portent dans leur nom le mot « réforme », tandis que la quasi-totalité des partis politiques de la Confrérie à l’international appellent dans leur programme à la « réforme ».
Dans son ouvrage, Caroline Fourest rappelle l’activisme forcené de Tariq Ramadan contre la mixité à la piscine. Elle rappelle ainsi ce qui le met en colère dans une conférence sur les « Grands péchés » tenue à la Réunion : « Aujourd’hui, les piscines, à l’Ile de la Réunion, ne sont pas islamiques ! Certains hommes y vont quand même en disant ‘mais moi je protège ce que je dois protéger’ mais qu’est-ce que tu regardes à la piscine : tu peux pas y aller parce que ton regard est posé sur des choses que tu ne dois pas voir ! Parce que tu vas là-bas et forcément ça t’attire ! Donc il faut développer des lieux où c’est sain, où l’on aura des piscines tout en respectant nos principes éthiques ».[3] De même qu’il encourage très clairement les jeunes filles à ne pas participer à toutes les activités sportives : « Il n’est pas permis au femmes de faire du sport dans des conditions qui dévoile leurs corps aux hommes ».[4]
Une autre caractéristique de Tariq Ramadan et des Frères musulmans est la vision à long terme, sans précipitation. C’est par exemple ce qu’il préconise pour le port du voile : le porter, mais après une éducation religieuse qui amène à ce cheminement. De façon plus générale, Tariq Ramadan sait que réformer en profondeur nécessite du temps, les deux étant liés : « c’est s’engager à changer les choses de façon conséquente et sur le long terme ». Il conseille aux musulmans de faire preuve de patience pour être efficace : « cette patience dans l’action, qui est la très exacte définition du mot arabe sabr, doit d’armer de cette conviction qu’il est plus juste de s’approcher lentement d’un modèle que d’en maquiller précipitamment la forme ».
Dans les références de son article, Tariq Ramadan fait référence à trois « savants »… tous issus de la Confrérie des Frères musulmans. Il cite l’égyptien Abd al-Halîm Abû Chuqqa et son « excellent travail de recherche et de synthèse ». Abu Chuqqa a eu comme professeur Muhammad al-Ghazali, et comme source d’inspiration reconnue Yusuf al-Qaradawi. Ces deux derniers ont d’ailleurs, comme le rappelle Tariq Ramadan, préfacé ses six volumes sur les femmes. Al-Ghazali, ardent combattant de la séparation du religieux et du politique en Egypte, a longtemps écrit dans le journal des Frères musulmans. Il avoue de lui-même que dans son apprentissage : « Celui qui me marqua le plus, c’est le martyr, l’Imam Hasan Al-Bannâ ». Il ne tarit pas de commentaires élogieux à l’égard du fondateur des Frères musulmans : « Il n’y avait pas une seule minute, je dirais même une seule seconde, qui s’écoulerait sans qu’il ne serve l’islam ». Al-Qaradawi est quant à lui le célèbre leader spirituel de la Confrérie, ayant justifié les attentats-suicide et la mise à mort des homosexuels, adepte des propos sexistes, antisémites ou encore négationnistes.
Voici un aperçu, à partir d’un texte de Tariq Ramadan, de sa vision totalitaire des droits des femmes. L’Occident est caricaturé, dépeint comme décadent, pour mieux fustiger les libertés que les femmes y ont acquis. En parallèle, l’Islam et ses dogmes sont assimilés à la vraie liberté. Ce discours est destiné aux musulmanes, à son entourage, mais cherche aussi à séduire des anti-colonialistes dans les milieux de gauche. Quant au voile, il est présenté comme une obligation pour les femmes. Dans une rhétorique qui présente toujours le pire pour se présenter comme modéré, Tariq Ramadan infuse une pensée sexiste et figée dans le temps comme dans les possibilités d’évolution pour les femmes. Sa souplesse dans les modalités due à sa vision au long terme ne doit pas masquer sa rigidité sur les obligations sexistes envers les femmes (voile, rôle familial ou encore social). Son texte est au final un cas d’école de la pensée frèriste , qu’il s’agisse du fond, de la forme ou de ses références !
Ce mois de mars 2017 est marqué par le triste anniversaire des cinq ans des tueries de Toulouse et Montauban, au cours desquelles trois militaires et quatre personnes de confession juive, dont trois enfants, ont été assassinés.
Le 28 mars 2012, Nabil Ennasri, président du Collectif des Musulmans de France (CMF), publie sur le site communautaire ajib.fr un article sur l’affaire Merah, moins d’une semaine après la neutralisation du terroriste par le RAID.
Nabil Ennasri se présente comme un spécialiste du Qatar et comme un représentant des musulmans de France. Dans Nos Très Chers Émirs (éditions Michel Lafon), Christian Chesnot et Georges Malbrunot révèlent qu’il aurait en réalité été rémunéré par le Qatar pour ses travaux. Le CMF qu’il préside est signataire de l’appel des Indigènes de la République, et est proche des Frères musulmans, notamment de Tariq Ramadan, plusieurs fois invité. Nabil Ennasri a été formé à l’IESH de Chateau-Chinon, l’école de formation des imams de l’UOIF.
Analyse
Nabil Ennasri commence par inscrire son propos dans le registre de l’émotion et de la “peur” assumée. Il espère toucher les sentiments de ses lecteurs.
Évoquant une “accumulation de zones d’ombres”* et se retranchant derrière une litanie de questions toutes plus orientées les unes que les autres, il demande par exemple :
« Pourquoi les déclarations fracassantes d’Yves Bonnet, l’ex-patron de la DST, affirmant que ce qui « parait poser question, c’est que le garçon avait manifestement des relations avec la DCRI (services secrets français) » ne suscite pas d’électrochoc au sein de la classe politique et médiatique ? »*
Il est faux de dire que les déclarations d’Yves Bonnet n’ont pas suscité de réactions dans la classe médiatique. BFMTV, L’Humanité, Le Parisien, L’Express, La Dépêche, Le Nouvel Observateur… ont publié des articles entièrement consacrés aux déclarations de l’ex-patron de la DST. Au sein de la classe politique, Alain Juppé a rapidement demandé « la clarté » sur les liens entre la DCRI et Mohamed Merah, Claude Guéant s’est également interrogé, tandis que d’autres personnalités politiques telles que Marine Le Pen ont été jusqu’à se demander si « Merah était peut-être un indicateur de la police ? ».
Nabil Ennasri utilise le terme « discours officiel », synonyme de « version officielle », expression bien connue de la rhétorique complotiste. Parler de « discours officiel » à propos des tueries de Mohamed Merah, c’est considérer qu’il existe une version officieuse, secrète, « réelle », et volontairement masquée par un “pouvoir”.
Yves Bonnet, qui n’est plus patron de la DST, s’est exprimé sur l’affaire Merah en son nom. Ses propos, bien que flous et non sourcés, ne sont en soi pas si polémiques que cela. Il n’est en effet pas impossible que Mohamed Merah ait eu un correspondant aux Renseignements suite à ses nombreux voyages au Proche-Orient, en Afghanistan et au Pakistan. Floran Vadillo, spécialiste du renseignement antiterroriste et actuel conseiller de Jean-Jacques Urvoas, considère que « les services ne pourront jamais le dire, mais il est possible que Merah était surveillé plutôt dans l’optique de faire tomber un réseau. Pour la DCRI, arrêter un homme seul n’a aucun intérêt, l’important est de remonter une filière ».
Avoir de potentiels contacts avec la DCRI suite à des voyages dans des pays en guerre n’aurait rien de choquant en soi. La DCRI a même reconnu juste après sa neutralisation avoir convoqué Mohamed Merah en novembre 2011 à son siège toulousain. Cela ne signifie pas que la DCRI était au courant des ambitions de Mohamed Merah, et c’est là où le bât blesse.
Nabil Ennasri omet volontairement d’autres propos d’Yves Bonnet, nettement moins sujets à interprétations, à propos de la DCRI : « La critique dont elle fait l’objet est récurrente lorsque, dans ce type d’événement, la personne est retrouvée rapidement. On pense : puisque vous le connaissiez, vous avez en quelque sorte laissé faire. C’est évidemment plus complexe. […] Une centaine de personnes sont vraisemblablement fichées après des séjours dans les zones tribales, il est impossible de les surveiller toutes au jour le jour ». L’omission, les citations parcellaires ou tronquées se retrouvent dans la presque totalité discours conspirationnistes.
Continuons.
« Pourquoi parle-t-on de Merah comme s’il avait effectivement été le responsable de tous ces meurtres ? Que je sache, la justice n’a pas encore rendu son verdict ? En parlant d’“assassin“, de “monstre“ et de “tueur“, comment les plus hautes autorités de l’Etat peuvent se permettre à ce point de fouler aux pieds la règle élémentaire de la présomption d’innocence ? Parce qu’en l’occurrence le présumé avait tout pour être désigné comme le coupable idéal ? »*
Remettre en cause la responsabilité de Mohamed Merah, et donc suspecter une tierce personne, semble être une entreprise périlleuse : Merah a lui-même filmé ses crimes à l’aide d’une caméra GoPro… La chaîne Al-Jazeera a reconnu avoir reçu une copie de ses vidéos, et annonce le 26 mars 2012 qu’elle refuse de les diffuser. Il est dommage que Nabil Ennasri ne développe pas son sous-entendu autour d’un « coupable idéal ». D’autant qu’il semble ignorer que la présomption d’innocence ne s’applique qu’aux justiciables, c’est-à-dire à des personnes qui, par définition, sont en vie !
La suite de son texte est à l’avenant :
« Comment M. Merah a pu se rendre en Israël alors qu’il figurait sur la liste noire des personnes interdites de vol aux Etats-Unis et qu’il était surveillé et fiché par les autorités françaises ? Alors que des milliers de jeunes français se font refouler chaque année par les autorités israéliennes, comment a-t-il pu s’y rendre sans problème ? Pourquoi est-ce le patron de la DGSE (services extérieurs) qui a facilité ce voyage comme le relate la presse italienne ? Pourquoi y-a-t-il tant de confusions autour de ces voyages réels ou supposés en Afghanistan et au Pakistan ? Pourquoi nous a-t-on pilonné avec ce « salafiste-djihadiste atypique » qui pourtant sortait en boîte de nuit quelques jours avant les faits et courait les filles ? »*
L’article de presse italien en question est issu du journal Il Foglio et ne cite pas ses sources. Mohamed Merah s’est rendu en Israël après s’être rendu en Turquie et au Liban. Il s’est fait rapidement arrêté en Israël avant de gagner la Jordanie.
Le flou relatif qui existe autour de ce séjour en Israël et de ses motivations a été propice, comme d’habitude, à toutes sortes de spéculations et de conclusions hâtives. Les spéculations puis le complotisme se nourrissent de ces zones de flou, où tous les faits ne peuvent pas être rapidement, voire directement, vérifiés.
François Mollins, le procureur de la République de Paris, a parlé de Mohamed Merah comme ayant un profil d’ « autoradicalisation salafiste atypique ». Il n’y a là aucune incompatibilité avec la circonstance de « sortir en boîte de nuit » et de « courir les filles ». Au contraire, ce serait prêter aux djihadistes une cohérence qu’ils sont loin d’avoir toujours, sans compter que le djihadisme peut être vu par certains terroristes comme un moyen politique et personnel d’absoudre ce qu’ils considèrent comme des péchés. David Thomson a analysé le parcours de nombreux djihadistes qui, après avoir vécu une vie de « débauche », ont adopté l’idéologie islamiste, vue comme rédemptrice. Autrement dit, la vie n’est pas toujours aussi polarisée que dans la vision d’un complotiste…
La durée du siège est elle aussi remise en question :
« Comment expliquer l’incroyable incompétence du Raid qui a tout fait pour ne pas l’arrêter vivant, ce qui a suscité de très vives critiques de la part du fondateur du GIGN ? Pourquoi il a fallu aux meilleures unités de police de France (et du monde) près de 32h pour neutraliser un gamin de 23 ans pour à la fin l’abattre en usant plus de 300 cartouches ? N’était-il pas possible, comme le soulignent certains observateurs, à ces centaines de fonctionnaires de police disposant de tant de moyens techniques de le neutraliser avec, par exemple, des gaz endormissants ou lacrymogènes ? »*
Nabil Ennasri affirme que le RAID a tout fait pour tuer Mohamed Merah, sous-entendant qu’il s’agissait de le réduire définitivement au silence, certainement pour éviter qu’il ne révèle des informations embarrassantes pour le pouvoir. Le patron du RAID, Amaury de Hauteclocque, a été interrogé sur la question de l’utilisation de gaz dans l’appartement par le Figaro : « On avait fait exploser les fenêtres pour éclairer l’intérieur de l’appartement et voir ce qu’il s’y passait. Avec toutes les voies d’aération qu’il y avait, les gaz auraient été extrêmement inefficaces. Et aussi gênant pour lui que pour nous ». Lorsqu’il a pu être possible d’envisager de lancer du gaz dans sa salle de bain : « Au moment où l’on commence à percer le mur de la salle de bains pour envoyer le gaz lacrymogène, il commence nous à tirer à travers les parois au gros calibre ». Merah monte alors à l’assaut contre le RAID, et se fait tuer par des tirs de ripostes. Amaury de Hauteclocque précise que si sa « mission aurait été de l’abattre, je mitraillais l’appartement avec les calibres de notre arsenal et l’affaire était réglée en trois minutes ». Sans vouloir offenser l’imaginaire débordant des complotistes, il n’est pas toujours nécessaire de tirer l’histoire par les cheveux…
« Comment expliquer, comme l’a très justement fait remarquer le chercheur Laurent Muchielli, la très probable « immixtion politique » dans la gestion de cette saga policière ? Pourquoi M. Guéant a-t-il pris la charge de l’enquête alors que cela constitue une violation flagrante du code de procédure pénale ? Pourquoi tant de mise en scène dans les apparitions de M. Guéant et de M. Sarkozy ? Pourquoi les médias insistaient toujours sur l’origine algérienne de ce gamin de cité, né en France et scolarisé à l’école de la République, quand on a naturellement bien moins mis en évidence l’ascendance maghrébine des militaires de Montauban ? »*
Nabil Ennasri a le sentiment que la classe politique a surréagi, comme si la gravité de l’affaire ne le justifiait pas… Il est vrai que de nombreux commentateurs proche des Frères musulmans, comme Marwan Muhammad du CCIF, ont eux aussi préférer passer à autre chose : “on a d’autres VRAIS problèmes qui nous attendent”.
L’accumulation de questions est un vieux procédé conspirationniste visant à créer un effet de masse. Le lecteur a l’impression d’être submergé par des vagues de questions, même peu pertinentes, parfois farfelues, sans réponses, qui s’excluent parfois entre elles, et qui entretiennent le doute vis-à-vis de ce qui est nommé comme « le discours officiel ».
« Comment expliquer que Christophe Barbier nous dise, quelques jours avant ces tueries abominables, que « seul un cataclysme capable de fédérer les Français autour de son président peut offrir une chance de réélection à Sarkozy » ? Pourquoi tout cela arrive un mois avant l’élection présidentielle ? Pourquoi, alors que Merah était fiché et surveillé, il ait pu se doter d’un arsenal de fusils, kalachnikov et explosifs alors même que son casier judiciaire était déjà bien fourni ? Pourquoi un tel laxisme alors que des témoins avaient mis en garde les autorités et la préfecture sur le caractère dangereux du jeune homme ? »*
Nabil Ennasri sous-entend-il que Christophe Barbier était au courant des tueries de Mohamed Merah ? On se demande comment autant de personnes dans la confidence du prétendu « complot » auraient été aussi machiavéliques au point de laisser tant de sang couler. De plus, si tel était le cas, on peut retourner la question : pourquoi Christophe Barbier aurait-il fait cette déclaration, qui aurait pu laisser présager du « complot »…
Quant aux armes, l’enquête a révélé que Mohamed Merah se les est procurées sur le marché noir, lors de vols, ou encore grâce à un ami revendeur, qui a depuis été incarcéré.
La suite de l’article de Nabil Ennasri :
« Pourquoi toujours inviter dans les plateaux de télévision des personnes dont la légitimité est inexistante et qui demeurent aux yeux des médias et des hommes politiques les interlocuteurs légitimes d’une communauté musulmane qui ne les a pas choisis? Pourquoi Hassan Chalgoumi passe quasiment tous les jours à la télévision alors que tout le monde connait son absence totale de crédibilité auprès des musulmans de base ? Pourquoi ne jamais évoquer ces liens de soumission avec le CRIF, officine israélienne dont certains des responsables ont osé affirmer qu’il fallait trouver dans le reportage de Charles Enderlin sur Mohamed Al Durra une part de responsabilité dans l’horreur de Toulouse ? »*
Encore une fois, il s’agit de sentiments de Nabil Ennasri à l’encontre de personnalités comme Hassan Chalgoumi, associé au CRIF, qu’il transforme en questions sans réponses. Faisant, au passage, du CRIF, très souvent l’objet de théories complotistes, une organisation française issue de la Résistance, une « officine israélienne ».
« J’ai plein d’autres questions. Je m’arrête là. Si vous avez les mêmes intuitions que moi, c’est que l’avenir n’est pas fameux pour les musulmans de France. Il faudra peut-être se préparer au pire. Même s’il faut savoir raison garder et éviter la psychose et les surenchères, on ne peut que lourdement s’interroger sur le sens de toute cette affaire. Un peuple n’est jamais autant manipulable que quand il a peur. Et malheureusement l’histoire nous donne des leçons mais elle a peu d’élèves. Paix. »*
La conclusion de Nabil Ennasri donne enfin l’objectif du « complot » : effrayer l’opinion publique pour la monter contre les musulmans.
Quelques jours après les massacres perpétrés par Mohamed Merah et dans un contexte où le web regorgeait de théories du complot, Nabil Ennasri a écrit un article aux relents complotistes, passé inaperçu à l’époque. On peut y retrouver tous les codes du genre : champ lexical très marqué, technique argumentative bien identifiée qui consiste à tenter d’instiller le doute sur les faits sous couvert de questions accumulées et faussement innocentes, et perspective à la fois victimaire et complotiste cherchant à remettre en cause la responsabilité du tueur dans ses actes et suggérant que tout n’est qu’une mise en scène destinée à porter préjudice aux musulmans.
Ce n’est pas la première fois que Nabil Ennasri tient des propos à connotation complotiste. Il a par exemple soutenu les Journées de Retrait de l’Ecole (JRE) initiées par Farida Belghoul (qui sera par la suite condamnée) et largement relayées par Alain Soral et Dieudonné. Nabil Ennasri expliquait alors en 2014 voir dans la prétendue “théorie du genre” une sorte de cheval de Troie pour l’« l’intrusion progressive des pratiques LGBT à l’école »… alors qu’il n’était question que d’un programme d’éducation à l’égalité homme-femme.
Le 19 mars 2017 a lieu la Marche pour la « Justice et la Dignité » à Paris, entre Nation et République. L’appel pour la Marche est publié sur Médiapart, et relayé notamment sur le site internet, page Facebook et compte Twitter des Indigènes de la République, du NPA, de Tariq Ramadan, d’Ensemble ! du Front de Gauche ou encore de Rokhaya Diallo.
L’appel pour la Marche décrit la France comme (unique) responsable des attentats qu’elle subit :
« Les attentats terribles que nous avons connus en 2015 et en 2016 sont venus renforcer l’arsenal sécuritaire alors qu’ils sont la conséquence directe de la politique guerrière que la France et ses alliés mènent à l’étranger. L’État Français, qui pèse toujours de tout son poids sur les peuples qu’il domine comme en Afrique, prolonge cette politique au Proche-Orient tout comme il entérine l’occupation de la Palestine. Sa « lutte contre le terrorisme » ressemble surtout à une agression permanente contre des peuples innocents ».
Alors qu’il devrait être question de dénoncer, à raison, les violences policières qui existent, cet appel évoque le terrorisme sans nommer les commanditaires, ni Daesh, ni al-Qaïda, et sans un mot pour les victimes. Il est question d’accabler « la politique guerrière » de la France et l’ « agression permanente contre des peuples innocents » pour expliquer les attentats, sans plus de précision. Une fine analyse politique du djihadisme international !
Tariq Ramadan a mis en ligne une vidéo pour promouvoir cette marche. Il y dénonce une « politique d’Etat de la gauche et de la droite » comme étant « le vrai problème ». Il pointe du doigt l’ « ethnicisation » de la solution des pouvoirs publics :
« Comme on a pas réussi, ou on entretient d’ailleurs, parce que la politique de sécurité donne parfois l’impression d’être une politique entretenue d’insécurité, on va déplacer le problème sur un problème culturel et idéologique (…) on ethnicise, on islamise la question, puisqu’on a pas véritablement travaillé sur ce qui devait être une vraie politique sociale, et donc on va instrumentaliser jusqu’à la laïcité (…) et on va faire un clivage entre eux et nous ».
Dommage que Tariq Ramadan ne dénonce pas l’ethnicisation et le communautarisme à outrance d’un des principaux organisateurs, le Parti des Indigènes de la République !
Il dénonce ensuite une mystérieuse opération financière :
« L’entretien de toute cette politique, qui fait de l’argent (…) l’insécurité, ça produit de l’argent ! Sur la question de la police, des prisons et de la privatisation des prisons et des multinationales comme G4S qui interviennent en France et qui font de l’argent, malheureusement il faut se rendre compte qu’il y a un volet économique à cet entretien de l’insécurité ! ».
Il sous-entend que l’Etat organise l’insécurité, par exemple à propos des jeunes policiers peu formés :
« Quel est l’Etat qui les envoie dans cette situation là, et pourquoi est-ce que ceci est entretenu ? »
Tariq Ramadan assume encore une fois sa logique conspirationniste. Les politiques sociales et sécuritaires en banlieue sont certainement critiquables. Sauf qu’ici, un follower peu informé sur la situation aura retenu que les violences policières sont le fruit d’une volonté d’ « ethnicisation » de la banlieue par un mystérieux « on », ainsi qu’une manipulation à but financier de ces conflits, organisée par l’État français !
Le Parti des Indigènes de la République appelle les manifestants à rejoindre sa banderole « « L’antiracisme colonial est mort! Vive l’antiracisme politique! » ». Tout autre organisation antiraciste est disqualifiée d’office par le PIR qui désigne comme coloniales. Le site Quartiers Libres donne un détail amusant :
« Vendredi 10 mars Houria Bouteldja du PIR a rencontré un cadre et élu « racisé » du PS ancien de la Marche de 1983 pour lui demander de financer « Paroles D’honneur » la nouvelle chaîne TV du PIR … Il n’y a donc plus de « Serment de Gaza » quand il faut s’assurer des passages dans les médias ? On est bien loin de l’autonomie politique et financière revendiquée, de l’Honneur dans la parole et de la sincérité politique. Discours publics, pratiques réelles ».
NB : Le « serment de Gaza » fait suite à l’intervention des fonctionnaires de police lors de la manifestation interdite en soutien à Gaza à Paris fin juillet 2014, alors que plusieurs précédentes manifestations pro-palestiniennes ont dégénéré avec des slogans antisémites (« mort aux juifs ») et que des incidents ont éclaté près de la synagogue de la Roquette. Le PIR a alors engagé une campagne anti-PS, le jugeant responsable de l’interdiction de la manifestation et de l’intervention policière.
Le PIR, qui désigne à tour de bras le PS comme un ennemi politique, qui a promis en 2014 que le « PS paiera » pour son « présent colonial » demanderait à ce même parti des financements…
Avec la même hypocrisie, Houria Bouteldja se félicite de la participation du Parti Communiste et du Parti de Gauche à la Marche et évoque « une victoire éclatante » pour l’agenda du PIR, alors que plusieurs voix critiquent cette association avec des partis politiques tant critiqués d’habitude :
« Quand le PG ou le PC sont devant et qu’ils nous imposent leur agenda, ils récupèrent. Ok. Quand ils sont derrière, ce qui sera la cas le 19. Ils récupèrent encore comment ? je sais pas ».
Autre participant et signataire de l’appel : l’Islamic Human Rights Commission (IHRC). Cette ONG basée à Londres est une puissante association de lobbying pro-khomeiniste en Europe et à l’ONU. En 2015, elle remet le prix de l’ « islamophobe de l’année » à Charb et Charlie Hebdo, quelques semaines après l’attentat.
L’IHRC est également célèbre pour ses campagnes pour demander la libération du Cheikh Omar Abdel Rahman, leader spirituel de l’organisation terroriste Al-Jama’a al-Islamiyya, et emprisonné pour sa participation à l’attentat du World Trade Center de 1993 et pour d’autres projets d’attentats notamment au siège des Nations Unies. Elle désigne le Cheikh comme un « prisonnier pour sa foi ».
Lors de sa mort en février 2017, l’IHRC publie un communiqué de presse où elle se désole de sa disparition : « le monde a perdu un homme de principe et de foi inébranlable ». L’IHRC lui rend un hommage personnel et politique :
« Sa mort fait de lui un martyr, et plus qu’une inspiration pour les personnes qui continuent de résister à l’autocratie étrangère et à l’impérialisme dans le monde arabe ».
Le déroulé de la Marche
Les familles de personnes tuées par la police tiennent la banderole de tête, suivies du Parti des Indigènes de la République (avec notamment Houria Bouteldja), de Sihame Assbague, du Front Uni des Immigrations et Quartiers Populaires de Saïd Bouamama, de la Brigade Anti Négrophobie, et de collectifs pro-palestiniens qui appellent au « boycott d’Israël, état assassin » et à la « séparation du CRIF et de l’état » sur leurs pancartes… Les slogans collectifs mêlent hommage aux victimes de violences policières, « Israël casse toi ! », « libérez George Abdallah ! »ou encore « je suis bamboula » par Saïd Bouamama, ce qui a pour effet de provoquer une dispute avec les collectifs afro-féministes. Ces dernières ont entre autres pour slogan « blanchité = gros clapet ».
La très grande partie du cortège se compose de divers syndicats (Solidaires, CGT,..) et de partis politiques (Ensemble!, NPA, Alternative libertaire, PC…). Act-Up et l’Inter-LBGT qui avaient appelé à manifester, malgré les protestations de militants LGBT qui refusent de marcher derrière le PIR, ne forment par contre qu’un petit cortège d’une quinzaine de personnes.
Le Black Bloc, qui ferme la marche, est en nombre le plus grand collectif présent. Des heurts éclatent à la fin de la marche, avec des fumigènes à proximité du Bataclan, des jets de cocktail Molotov contre la police, et des vitrines cassées place de la République.
Assa Traoré, la soeur d’Adama Traoré, avait annoncé qu’elle ne signerait pas l’appel et qu’elle ne participerait pas à la Marche. Dans Le Monde, elle dit ne pas se reconnaître dans cette Marche qui ne s’est pas adressée directement à la banlieue et qui préfère faire venir des manifestants de toute la France pour grossir ses rangs. D’autres militants n’ont pas fait le déplacement, reprochant la mainmise du PIR sur cette manifestation, comme le rapporte Le Monde : « certaines organisations, comme le PIR, instumentalisent cette marche afin de devenir porte-parole des quartiers populaires. Alors qu’ils n’y mettent jamais les pieds ! ». C’est un euphémisme de dire que la lutte contre les violences policières mérite en effet moins de relents racialistes à la sauce indigène, moins d’obsessions anti-CRIF, anti-israéliennes, moins de signataires islamistes, moins de récupérations politiques, et plus de sincérité !
Des organisations signataires de l’appel de la Marche :
Action-antifasciste Paris-Banlieue (AFA) – Association OUTrans – Association de lutte contre l’islamophobie et les racismes (ALCIR 20eme) – BDS France – Brigade Anti Négrophobie (BAN) – CAPJPO-EuroPalestine – CGT-Culture – Collectif enseignant pour l’abrogation de la loi de 2004 (CEAL) – Collectif Ni Guerres ni état de guerre – Coordination des Groupes Anarchistes (CGA)– Femmes en lutte 93 – Fondation Frantz Fanon – FUIQP – Les Indivisibles – Islamic Human Right Commission (IHRC) – Marche des Femmes pour la Dignité (MAFED) – Mwasi – Nouveau Parti Anticapitaliste (NPA) – Nuit debout Rennes – Osons causer – Parti communiste des ouvriers de France (PCOF) – Parti pirate – Parti des Indigènes de la République (PIR) – Podemos (Espagne) – Pride de nuit – Le Seum collectif – Solidaires étudiants (université Paris 3) – Le Strass – SUD (Collectivités Territoriales 93) – Syndicat de la Magistrature – Unef – Union des Démocrates Musulmans de France (UDMF) – Union Juive Française pour la Paix (UJFP) – Urgence Notre Police Assassine (UNPA).
Les personnalités signataires de l’appel de la Marche :
Hamé, du groupe La Rumeur (artiste) – Kery James (artiste) – Youssoupha (artiste) – N.O.S (PNL) – Opal Tometi (co-fondatrice de Black Lives Matter et Executive Director of Black Alliance for Just Immigration-BAJI) – Eli Domota (LKP) – Medine (artiste) – Boubacar Boris Diop (écrivain) – Oumar Diaw (comédien) – Juliette Fievet (chroniqueuse et animatrice de télé/radio) – Melha Bedia (comédienne et humoriste) – Grand corps malade (chanteur et réalisateur) – Cut Killer (DJ international) – Samy Naceri (acteur) – Kiddam and the People (groupe de rap) -Youkoff (Artiste) – Tunisiano – Omar Barghouti (human rights defender, Palestine) – Sidi Watcho (artistes) – Mokobé (artiste) – Samia Orosemane (humoriste) – Lilian Thuram (personnalité sportive) – CaliSamy Amara (humoriste) – Yazid Amghar (boxeur professionnel, champion de France) – Sihame Assbague (militante antiraciste) – Djamel Atallah (marcheur de 83) – Boualam Azahoum (miliant, Lyon) – Ludivine Bantigny (historienne) – Elsa Bardeaux (maire adjointe de Villeneuve Saint Georges à la jeunesse et de la vie des quartiers) – Hakim Beddar (membre fondateur du MIB et organisateur de l’arrivée de la marche de 83) – Benaili Mounia (Conseillère Municipale PG Juvisy sur Orge) – Ben Amar Youssef (adjoint au maire Allones 72) – Mohamed Benkhelouf (maire adjoint à Aubervilliers) – Mohamed Ben Yakhlef, Insaf Chebaane, Omar Cheriguene (conseillers municipaux de Vileneuve Saint Georgges) – Judith Bernard (metteur en scène) – Olivier Besancenot (NPA) – Djamel Blanchard (co-président de PAS SANS NOUS) – Félix Boggio Éwanjé-Épée (revue Période) – Ahmed Boubeker (sociologue) – Rachid Bouchareb (réalisateur) – Alima Boumediene Thiery (avocate) – Youssef Boussoumah (membre fondateur de la CCIPPP, missions civiles en Palestine et PIR) – Houria Bouteldja (PIR) – Pierre Cours-Salies (Sociologue, professeur émérite Paris 8, Membre d’Ensemble !) – Gerty Dambury (écrivaine) – Christine Delphy (Féministe) – Rokhaya Diallo (auteure et réalisatrice) – Eva Doumbia (artiste) – Mireille Fanon Mendès-France (Fondation Frantz Fanon et experte ONU) – Patrick Farbiaz (Sortir du colonialisme) – François Gèze (Editeur) – Alain Gresh (journaliste) – Nacira Guénif-Souilamas (sociologue) – Hadj Chikh Haouaria (conseillère départementale 13) – Sadri Khiari (dessinateur) – Olivier Le Cour Grandmaison (universitaire) – Franco Lollia (BAN) – Frédéric Lordon (économiste) – Stella Magliani-Belkacem (La fabrique éditions) – Noël Mamère – Philippe Marlière (universitaire) – Madjid Messaouden (élu St Denis 93) – René Monzat (militant antiraciste) – Tariq Ramadan (professeur d’études islamiques et de philosophie et président de l’European Muslim Network) – Fabrice Riceputi (historien) – Océane Rosemarie (comédienne) – Philippe Poutou (Porte-parole du NPA) – Saadane Sadgui (Co-fondateur des JALB et du MIB) – Catherine Samary (Militante altermondialiste) – Maximilien Sanchez (conseiller municipal délégué à la jeunesse de Gentilly) – Anzoumane Sissoko (porte-parole de la CISPM) – Omar Slaouti (membre du collectif Ali Ziri), Hanifa Taguelmint (militante) – Odile Tobner (auteure de « Du racisme français) – Enzo Traverso (universitaire) – Miguel Urban (député Podemos au parlement européen) – Françoise Vergès (politologue) – Marie-Christine Vergiat (Députée européenne, Front de Gauche) – Michaël Wamen (CGT Goodyear Amiens, condamné à 12 mois de prison avec sursis pour avoir défendu son emploi) – Catherine Wihtol de Wenden (universitaire) – Louisa Yousfi (Paroles d’honneur)
D’autres soutiens de la Marche :
ATTAC – DAL – Ensemble! –SNPES PJJ de la FSU -UNEF – Union Syndicale Solidaires – Syndicat National Unitaire des Assistants Sociaux (SNUASFP FSU) – Révolution Permanente – UD CGT de Paris – FERC-CGT – CGT TEFP (travail-emploi-formation professionnelle) – Association des Communistes Unitaires
Le 26 février 2017, plus de 500 pierres tombales d’un cimetière juif de Philadelphie (Pennsylvanie) ont été brisées ou renversées. La semaine d’avant, 200 tombes juives étaient profanées dans le cimetière de Saint Louis (Missouri). Des graffitis nazis ont également été retrouvé sur la synagogue de Chicago. Les associations juives américaines ainsi que les associations luttant contre l’antisémitisme tirent la sonnette d’alarme : depuis l’investiture de Donald Trump, les actes antisémites ont tendance à augmenter en fréquence et en intensité. La presse européenne a également fait écho d’augmentation de ces actes de vandalisme et de haine aux Etats-Unis.
Dans un contexte de tensions agitées par Trump contre les minorités, dont le « Muslim Ban » est un exemple, les mains se tendent entre les « communautés » juives et musulmanes américaines. Après l’incendie criminel d’une mosquée du Texas le 28 janvier 2017, les responsables de la synagogue voisine avaient par exemple laissé les clés de leur lieu de culte aux responsables musulmans pour qu’il puisse accueillir leurs fidèles. Le 5 février 2017, de nombreuses associations juives américaines ont défilé à New York contre le Muslim Ban, rassemblant près de 10 000 personnes.. De nombreux imams de New York se sont positionnés contre l’antisémitisme et ont appelé à la solidarité entre juifs et musulmans. Un Marine musulman a proposé son aide pour surveiller des lieux de culte juifs.
Ces initiatives de rapprochements et de solidarité entre responsables juifs et musulmans sont presque inédites dans ce pays où les « communautés », façonnées par le community organizing du système américain, n’ont pas vraiment pour habitude de se mêler.
Néanmoins, il convient de s’interroger sur certaines initiatives, aussi efficaces qu’étonnantes, émanant d’organisations et de personnalités liées aux Frères musulmans peu connues pour leur lutte contre l’antisémitisme.
Suite à la profanation du cimetière de Saint-Louis, Linda Sarsour a lancé une campagne de crowdfunding pour reconstruire les pierres tombales juives : 60 000 dollars ont été récoltés. Ikhwan Info a le mois dernier dénoncé l’OPA de Linda Sarsour sur le féminisme américain lors de la Marche des Femmes contre Donald Trump (ICI). Elle est en effet l’auteure de nombreux tweets appelant à « arracher le vagin » d’Ayaan Hirsi Ali (pourtant déjà excisée, réfugiée et opposante aux islamistes) ou encore défendant la charia comme une voie « raisonnable » et qui « fait beaucoup de sens ».
Linda Sarsour ne s’était jamais particulièrement investie dans la lutte contre l’antisémitisme. Pourquoi avoir attendu cette période tendue pour les Frères musulmans américains, où le gouvernement pointe du doigt leur rôle dans la radicalisation, pour agir ? Pourquoi avoir attendu que le scandale éclate avec la mise en lumière de ses tweets extrémistes, pour s’intéresser à l’antisémitisme ? Même s’il n’est jamais trop tard, le timing de cette opération peut sembler quelque peu opportuniste lorsque l’on connaît ses autres engagements.
Linda Sarsour considère qu’ »il n’y a rien de plus effrayant que le sionisme ». Elle est une militante du mouvement BDS (boycott, désinvestissement, sanction) contre l’état israélien, qui a tendance à confondre boycott de marchandises et boycott de personnalités israëliennes, voire tout simplement de confession juive et considérées comme « sionistes ». Omar Barghouti, cofondateur du BDS, est engagé contre la solution de deux états (Israël et Palestine) et milite pour la création d’un seul état où les juifs seraient minoritaires. Linda Sarsour partage ce point de vue. Cette opinion est sur l’échiquier politique palestinien vivement soutenue par la branche armée des Frères musulmans, le Hamas, qui dirige actuellement la bande de Gaza, et dont la Charte et les leaders sont célèbres pour leurs propos antisémites.
Linda Sarsour est proche du PCRF (Palestine Children’s Relief Fund), et appelle même aux dons pour cette association. Le PCRF a été sous le feu des projecteurs aux Etats-Unis pour ses liens financiers avec THLF (The Holy Land Foundation). Les fondateurs de The Holy Land Foundation ont été condamnés à des sentences de 15 à 65 ans de prison pour avoir utilisé l’argent de leur organisation pour financer le Hamas et notamment des activités terroristes. Un don de 50 000 dollars du The Holy Land Foundation a été effectué vers le PRCF alors que le The Holy Land Foundation était déjà désignée comme organisation terroriste par le gouvernement américain. Le département du Trésor américain a désigné The Holy Land Foundation comme terroriste le 4 décembre 2001 (via Executive Order 13224). Après enquête approfondie, le département du Trésor a revu sa définition en « organisation terroriste internationale » et l’Union européenne a gelé ses avoirs.
Linda Sarsour a également participé également à des manifestations avec l’association Al-Awda, qui milite également pour une solution à un état, et donc à mots couverts, pour la destruction de l’état d’Israël.
Le co-fondateur d’Al-Awda, Abbas Hamideh, encourage les juifs à quitter Israël et à retourner « en Europe, au Maroc, ou de la où il viennent ». Il décrit le leader du Hezbollah, Hassan Nasrallah, comme « l’homme le plus honorable sur terre », un « leader puissant et honorable de la résistance ». En janvier 2016, elle intervient à la tribune lors de la marche organisée par Al-Awda à Washington en soutien à la Palestine.
Linda Sarsour, après avoir été coorganisatrice de la première marche des femmes, est annoncée pour la grande manifestation pour les droits des femmes du 8 mars 2017. Le B’nai B’rith, qui n’avait pas encore réagi, comme la plupart des grandes organisations juives, sort de son silence et s’indigne de la présence, aux côtés de Linda Sarsour, de Rasmea Odeh. Cette dernière a purgé une peine de prison de 10 ans après avoir organisé un attentat en 1969 à Jérusalem qui a coûté la vie à deux étudiants israéliens.
« Donc, nous sommes en 2017, et une terroriste condamnée qui a tué deux personnes (…) devient une figure du féminisme contemporain », « et alors que l’agenda politique de Linda Sarsour gagne en crédit depuis janvier, sans parler de son audience de millions de personnes, maintenant, une autre activiste anti-Israël, anti-sioniste, antisémite, va disposer d’une plateforme pour distiller son idéologie radicale ».
La comptabilité des multiples engagements de Linda Sarsour continue de poser question. Mener la fronde féministe aux États-Unis tout en soutenant la charia ? Lutter contre l’antisémitisme tout en participant à des manifestations avec des pro-Hezbollah, pro-Hamas ou pro-terrorisme ?
Un autre organisme soulève les mêmes questionnement quant à sa sincérité. L’association CAIR a, par le biais de son directeur Nihad Awad, déclaré le 21 février 2017 offrir 5 000 dollars à quiconque aurait une information sur la personne qui menace de faire exploser des centres communautaires juifs, après plusieurs alertes téléphoniques inquiétantes.
CAIR a été classée comme terroriste par les Émirats Arabes Unis pour ses liens avec la confrérie des Frères musulmans.
Nihad Awad a refusé de condamner sur Al-Jazeera aucune organisation œuvrant pour la libération de la Palestine, signifiant ainsi qu’il ne condamne pas le Hamas. Lors du procès contre le The Holy Land Foundation (évoquée ci-dessus), des liens financiers et humains entre THLF et CAIR ont été mis en lumière par le FBI. (Voir ici)
Nihad Awad partage également la tribune au Qatar avec le leader spirituel des Frères musulmans, le Cheikh Youssef Qaradawi. Il le désigne comme un « savant proéminent ». Qaradawi est célèbre pour ses avis religieux ayant ouvertement légitimé les attentats-suicides, notamment en Israël. Sur Al-Jazeera, il affirme en 2009 que « tout au long de l’histoire, Allah a imposé [aux juifs] des personnes qui les puniraient de leur corruption. Le dernier châtiment a été administré par Hitler. […] C’était un châtiment divin. Si Allah veut, la prochaine fois, ce sera par la main des croyants ».
Voici donc un bref aperçu des différentes prises de positions de Linda Sarsour et de CAIR. Sont ils sincèrement les nouveaux fers de lance contre l’antisémitisme aux États-Unis ?
La nudité pour un yaourt ou le voile pour la “pudeur” .
Le 30 avril 2011, Marwan Muhammad (alors porte-parole du CCIF) avait donné une conférence à la mosquée de Vigneux. Identique aux autres, elle était surréaliste et empreinte de victimisation à outrance. Il n’avait pas seulement parlé des victimes musulmanes dignes de la persécution des juifs dans l’Allemagne des années 30. Musulmans qui auraient pourtant, d’après lui, vocation à diriger le monde puisque étant une communauté supérieure [1]. Il n’avait pas non plus uniquement dénigré les musulmans modérés. Il avait également instillé l’idée de l’impudeur des femmes de culture française et exposé sa vision rétrograde du rôle de la femme musulmane. Il passe pour cela par un biais assez surprenant mais qui est sa marque de fabrique qu’il place partout, la persécution de l’islam et des musulmans éternellement victimes :
« Pourquoi est-ce l’islam qui est visé ? Y a plein de raisons idéologiques qui expliquent que c’est l’islam qui est visé et pas une autre religion. (…) On a des problèmes idéologiques avec l’islam, et on est ok pour parler de ça. »
L’islam n’est pas plus visé que les autres religions. Mais ses fidèles intégristes, de courants islamistes divers, souhaitent banaliser et imposer un islam rigoriste, avec toutes les conséquences rétrogrades que cela implique, contre ce qu’ils perçoivent être des « valeurs occidentales ». Ils sont ainsi bien plus bruyants que les intégristes des autres religions. Que ce soit sur les réseaux sociaux, en librairie, dans le prosélytisme de terrain ou en politique. Sans oublier qu’une partie d’entre eux n’hésite pas à prendre directement les armes.
Cela sert effectivement de prétexte à l’extrême droite pour lutter contre les musulmans en général. Mais il faut avouer qu’elle est bien aidée par les islamistes. Il est donc normal que les laïcs et féministes se dressent contre cela, justement par équité de traitement envers les autres religions. La lutte contre l’intégrisme catholique a été bien plus virulente il y a plus d’un siècle que celle contre l’intégrisme musulman aujourd’hui. Et nous ne manquons pas de nous dresser face aux soubresauts de l’intégrisme catholique dès qu’il se manifeste. Mais Marwan Muhammad a eu maintes occasions de démontrer ses lacunes et sa vision particulière de l’Histoire. Toutefois, avec sa dernière phrase, on s’attend justement à ce qu’il évoque le terrorisme, l’instrumentalisation de l’islam à des fins politiques, la “salafisation” de l’islam qui ramène cette religion vers le passé plutôt que de la faire avancer. Tous ces “problèmes idéologiques avec l’islam” instrumentalisé par ses extrémistes qui refusent toute réforme de leur religion. Mais il n’est évidemment pas question de cela. Il n’y a pas d’extrémisme puisque c’est le véritable islam à ses yeux. Voici le problème idéologique selon lui :
« Un problème idéologique c’est que voilà une population qui n’a pas envie de se soumettre. Se soumettre à quoi ? Au mode de vie qui est pratiqué ici. Voilà des gens qui ont dit « non » : « non, ma femme ou ma fille ne sera pas un objet sexuel dans cette société. Elle ne se mettra pas nue pour vendre du yaourt. » (…) Donc voilà des gens qui apportent une contradiction au mode de vie tel qu’il est pratiqué ici, dans ses extrêmes et dans ses limites. »
Le “problème idéologique avec l’islam” ne viendrait pas de l’intégrisme musulman mais du “monde de vie” français. Il caricature ce mode de vie où les femmes seraient des objets sexuels dont les musulmanes souhaiteraient se protéger. Ce refus de “se soumettre” à notre culture expliquerait pourquoi l’islam serait “visé”. Belle inversion des rôles dont le CCIF est si friand.
La femme musulmane serait donc un individu de pureté et de vertu face à la décadence et au manque de pudeur des femmes de culture française. L’ensemble des Françaises, y compris celles de confession musulmane n’entrant pas dans la conception de Marwan Muhammad et qui se sentent “ici” chez elles, apprécieront.
Personnellement, je ne connais aucun homme qui aimerait que sa femme ou sa fille soit un objet sexuel dans notre société. Rares sont les femmes qui accepteraient de se mettre nues pour vendre du yaourt, ou les parents qui donneraient leur bénédiction. Je n’imagine pas non plus Caroline Fourest ou Élisabeth Badinter se mettre nues pour vendre quoi que ce soit. Je n’ai également jamais entendu parler d’une enseigne qui mettrait une femme nue au rayon frais pour faire la promotion d’un yaourt. Nous pourrions imaginer que cela puisse être le cas au rayon lingerie. Rayon qui serait plus pertinent pour la promotion d’un produit (je précise que je suis ironique). Mais ce n’est pas le cas non plus.
L’exemple de la femme nue pour vendre du yaourt n’est pas une invention. Il fait référence à une pub Danone. Seulement voilà, il n’a pas pu la voir en avril 2011, ni le mois précédent ni même l’année précédente. Puisqu’elle date du début des années 90, soit près de 20 ans auparavant. Cette pub n’a plus été diffusée ni imitée depuis. Et pour cause, les féministes s’étaient énormément mobilisées à l’époque et sont, depuis, toujours très vigilantes à ce type de marketing sexiste mettant en scène une femme nue pour vendre un produit. C’est grâce à cela que la société a évolué et que nous ne voyons plus ce genre de publicité. Même s’il reste encore beaucoup à faire sur le sexisme en publicité bien-sûr.
Mais peu importe pour lui qu’en 2011 cette pub n’existe plus depuis plus de 15 ans. Cette référence n’est pas choisie au hasard. Elle est très prisée par les islamistes depuis longtemps déjà, qui l’usent jusqu’à la corde. Elle fait partie d’éléments de langage construits par les intégristes musulmans afin de désarmer toute opposition laïque et surtout féministe. Parmi ces éléments, on retrouve toute une série de comparaisons : voile/mini-jupe, voile islamique/voile des nonnes, et cette fameuse publicité du yaourt symbole de la décadence occidentale/femme musulmane vertueuse et qui a de la pudeur. Des comparaisons fausses et artificielles que nous pouvons démonter facilement, mais efficaces sur le plan marketing (nombre de citoyens sincères reprennent ces arguments). La dénonciation islamiste de la femme nue pour vendre du yaourt est donc très loin des motivations féministes originales.
Ils extrapolent au maximum ce sujet pour en faire une dénonciation du mode de vie occidental. Cet exemple est systématiquement utilisé pour deux raisons. Tout d’abord, en pointant “le mode de vie pratiqué ici”, Marwan Muhammad crée une opposition entre la culture française et l’islam. Ce mode de vie serait français, pas musulman. Pourtant, “ici” c’est chez lui, c’est chez toutes les personnes à qui il s’adresse. Par ce “ici”, il désigne “eux” et “nous”. Son appartenance est plus communautaire que citoyenne. Il créé ainsi une opposition entre la citoyenneté et le choix (rigoriste) religieux. Si la femme musulmane ne veut pas être un objet sexuel, si elle ne veut pas être impudique comme les femmes de culture française, alors elle ne doit pas se soumettre à ce mode de vie. Elle doit faire le choix de la (vraie) pudeur. Discours culpabilisant parmi tant d’autres pour laisser aux femmes musulmanes le choix entre “l’impudeur” des femmes de notre société et la “pudeur islamique”.
La référence à la pub Danone est incluse dans leur dénonciation du style de vie des Françaises : la liberté de disposer de son corps, la coquetterie, les bikinis, leur indépendance au détriment de leur rôle “naturel” d’épouse et de mère, la trop grande mixité homme/femme, etc. Ceci dans un seul but : faire la promotion du voile, pour se démarquer et se protéger de cette décadence au profit du rôle spécifique qu’est censé avoir la femme musulmane. Voile qui fait pourtant de la femme un objet sexuel bien plus encore que le marketing sexiste.
Il est vrai que dans les deux cas (le marketing sexiste et le voile) on chosifie la femme. Mais la comparaison s’arrête là. La pub sexiste est considérée par les féministes comme un dérapage qu’il faut stopper car dégradante pour l’image de la femme. Idée globalement admise aujourd’hui par la société. De plus, elle n’a pas vocation à pousser les femmes à se mettre systématiquement nues pour manger un yaourt, que ce soit en privé ou en public. Et encore moins, contrairement à ce que dit Marwan Muhammad, à pousser toutes les femmes à se mettre nues pour en vendre.
Le voile, lui, n’est pas considéré comme un dérapage sexiste par les islamistes mais comme une norme devant se standardiser pour toutes les femmes musulmanes vertueuses, en privé (si elles sont en présence d’un homme qui n’est pas leur mari ou de leur famille) et en public. Ceci afin de maîtriser (voire éviter) leur émancipation, qu’elle soit sexuelle par la maîtrise de leur corps, ou sociale par la maîtrise de leur destin loin de toute contrainte rigoriste. Par ce voile, elles deviennent des objets. La pureté et la vertu ne concerne que leur corps et leur sexualité. Leurs qualités humaines et leurs compétences sont secondaires. Ce qui se passe entre leurs jambes est plus important que ce qui se passe dans leur tête ou dans leur coeur. La réputation, que seules les filles et non les garçons portent sur leurs épaules, est un des baromètres mesurant la pureté et la vertu. Il faut cacher leur peau et leurs cheveux pour rendre les victimes responsable de la tentation de leurs bourreaux potentiels. Elles sont ainsi des objets sexuels qu’il faut protéger de la convoitise des hommes en les empaquetant derrière un voile. C’est pour cela que les islamistes les considèrent comme des “perles” ou des “bijoux” dont le voile serait leur “écrin”. Le côté précieux de l’objet est censé faire mieux passer la pilule. C’est aussi pour cela que les femmes voilées préfèrent en général refuser un travail ou une formation plutôt que d’ôter leur voile. Comme je l’ai dit, l’objet sexuel théorique qu’elles représenteraient passe avant l’aspect intellectuel réel de leur cerveau.
Ainsi, d’un côté nous avons le refus des pubs sexistes par une part toujours plus grande de la société qui les considère comme négative pour l’image de la femme. De l’autre nous avons la promotion du symbole du sexisme par les islamistes qui le considèrent comme positif pour l’image de la femme musulmane. Cet argumentaire est donc une inversion totale de la situation et des valeurs puisqu’il chosifie justement la femme à l’extrême en en faisant un objet sexuel par essence. C’est pour tout cela que le recours à cette publicité sexiste est un prétexte pour dénoncer un mode de vie en général qui devrait être remplacé par le seul mode de vie valable : le rigorisme islamiste, au moins pour les “bonnes” musulmanes.
L’ensemble des idéologues islamistes a ainsi recours à cette rhétorique. L’un des premiers fut l’Égyptien Sayed Qutb, l’un des idéologues les plus durs des Frères musulmans. Il a vécu aux États-Unis entre 1948 et 1950. Il avait été choqué de voir le style de vie des américains, notamment des femmes : Les Américaines savent que la séduction réside dans les seins ronds, les fesses pleines, les jambes bien formées ; et elles montrent tout cela et ne le cachent pas. [2] Il faut quand même se souvenir que la société américaine de l’époque était encore plus puritaine qu’aujourd’hui. Il ne dénonce donc pas la nudité au sens propre, mais les tenues vestimentaires des femmes (des années 40), pas assez couvertes à son gout, et une mixité trop présente pour son espace vital. Il a très mal vécu la proximité entre hommes et femmes dans tous les aspects de la vie quotidienne. Tout ceci l’a dégoûté du mode de vie pratiqué là-bas. Au point que, à la suite de cette expérience et dès son retour en Égypte, il commença à prêcher pour un islam purifié à l’extrême de toute influence et innovation. Le refuge communautaire rigoriste était censé protéger les musulmans de ce mode de vie étranger. Son radicalisme le poussa à militer avec ses amis Frères musulmans pour que les Égyptiennes, et toutes les musulmanes, se voilent. Cela avait bien fait rire Nasser et son auditoire [3]. Mais nous rions moins aujourd’hui.
Sayed Qutb était un étranger résidant aux États-Unis qui souhaitait éviter une telle “contamination” dans son pays, et plus largement dans le monde musulman. Or, Marwan Muhammad est français et s’adresse à des citoyens français. Cette volonté de se mettre à part, de ne pas adopter notre “mode de vie”, est similaire aux motivations de Qutb : les musulmans sont purs. Ils savent ce qui est bien ou mal car ils font partie d’un peuple supérieur désigné par Dieu. Cette pureté de la Oumma (communauté transnationale musulmane au-dessus de toute citoyenneté nationale) ne doit pas être contaminée par des modes de vie nationaux bien trop décadents lorsqu’on souhaite revivre la belle époque des tribus bédouines au Moyen-Age.
La référence plus précise à la pub Danone pour faire avancer la dénonciation frériste du “mode de vie pratiqué ici” est aussi utilisée par de nombreux prédicateurs intégristes. C’est par exemple le cas de Hassan Bounamcha, un prédicateur salafiste de référence qui officie régulièrement dans les mosquées intégristes, comme celle de… Vigneux. Il a eu l’occasion à maintes reprises de donner son opinion sur notre mode de vie. Marwan Muhammad est en accord avec lui, mais H. Bounamcha emploie un vocabulaire plus direct :
Tu ne t’habilles pas pareil quand tu es en France que quand tu es au pays. Pourquoi ? Parce que la société est beaucoup plus préservée, protectrice, est beaucoup plus forte, pieuse. En France, le vice est une nature humaine, mais qui est facilité par les médias (…). Wallah je le pense de tout mon cœur : comment voulez-vous vivre dans une société comme ça, quand vous sortez dans la rue vous voyez tout ce que vous voyez, dans les panneaux publicitaires, quand vous regardez la télévision vous voyez tout ce que vous voyez dans la publicité ? Pour vendre du beurre ils mettent une femme nue. Pour vendre une mobylette, une femme nue, pour vendre un micro-onde une femme nue ! (…) Si tu n’as pas de pudeur, fait ce que tu veux. (…) Vous sortez dehors et vous voyez que c’est normalisé. Quand j’étais petit on vivait à Djerba. Une fois on a invité des touristes qui sont venus manger chez mes parents. Les gens du sud sont très très conservateurs. Même ma mère quand elle s’habille on voit à peine son œil. Et quand elle sort dehors, elle a des valeurs, elle ne montre pas ses formes, elle fait attention. La catastrophe est que quand j’ai invité ces gens-là, ils sont venus et elle est venue en short, allah ouakbar. Ouh ! Le vice ne peut pas s’installer facilement quand il y a des valeurs. (…) Le vice que vous vivez “ici” en France il est obligé d’être présent. Car malheureusement, certaines personnes sont inconscientes du mal qu’il y a. (…) Dans quelle position je suis quand cette femme, avec son mari, est entrée devant mes parents en short ? Chez nous c’est une honte, mais chez eux c’est normal, normal, normal. (…) Il faut que nous raisonnions en tant que musulmans et musulmanes. (…) Pourquoi il y a le vice ? Parce que nous avons un ennemi, c’est le sheitan (le diable). (…) Vous avez vu certaines personnes qui s’habillent de façon attirante ? Comment elles marchent dans la rue ? Elles marchent d’un côté, puis de l’autre côté. Est-ce que c’est une démarche normale ? Wallah elle n’est pas normale. Quand une femme sort de chez elle, il y a le Sheitan qui l’attend devant la porte, avec un ange. Si elle sort d’une façon pieuse, c’est l’ange qui va avec elle. Mais si elle sort de façon décadente, c’est le Sheitan qui vient. [4]
Il est clair qu’on ne lui donnera pas “le pin’s du musulman modéré”, comme l’avait déclaré avec mépris Marwan Muhammad à propos de ces musulmans lors de cette même conférence. Nous avons ainsi une idée plus précise de la pensée de M. Muhammad à propos des Françaises et des “femmes musulmanes”. Il semble que H. Bounamcha est une de ses sources d’inspiration, puisque ces propos ont été tenus plusieurs années avant la conférence de M. Muhammad. Pour avoir une idée plus fine de H. Bounamcha, voici comment il exprime son amour pour les homosexuels : « Vous avez vu le séisme qu’il y a eu dans les années 80 à San Francisco ? C’est la ville dans les années 80, si ma mémoire est bonne, qui représentait 3 millions de gays. 3 millions de gays, d’homosexuels ! 3 millions, c’est un tiers de la Tunisie ! Allah a envoyé un châtiment spécial : tremblement de terre, en quelques secondes des milliers de morts. [5]
Bounamcha se fond si bien dans la vision de l’islam version CCIF que ce salafiste soutient officiellement l’association. Un soutien que le CCIF est fier d’avoir filmé et affiché sur sa page Youtube [6]. Certainement sa manière de “défendre les droits de l’Homme” (il semble que les homos n’entrent pas dans la catégorie “Homme” du CCIF).
Ce prédicateur a une connaissance un peu confuse des publicités (je serais curieux de savoir quelles marques de mobylettes et de micro-ondes ont mis des femmes nues dans leurs pubs pour vendre leurs produits). Mais nous sommes toujours dans l’idée du yaourt. Nous voyons bien que c’est le moyen de pointer du doigt le “manque de pudeur des françaises” au quotidien. Les musulmans sont ainsi appelés à raisonner en tant que musulmans (“chez nous”) et non en tant que français (“chez eux”).
Cet élément de langage doit être répété constamment pour pénétrer les esprits. Et ça marche. Depuis le début des années 2000, je l’ai personnellement entendu un nombre incalculable de fois (avec les comparaisons voile/mini-jupe et voile islamique/voile des nones). Il est également exprimé dans différents témoignages que nous pouvons trouver dans quelques ouvrages sur l’intégrisme musulman. Voici l’exemple d’un entretien avec une salafiste portant le niqab, extrait de Du Golfe aux banlieues: Le salafisme mondialisé, de Adraoui Mohamed-Ali, enseignant-chercheur en sciences politiques :
« Quand une femme veut porter le niqab, on lui interdit, c’est une catastrophe. Mais quand on met une femme nue pour vendre un yaourt, on ne dit rien. C’est un scandale. Il y a confusion entre liberté et libertinage. » [7]
Facebook n’échappe évidemment pas à la règle. De nombreuses pages militant pour un islam rétrograde ont déjà utilisé l’argument de la femme nue pour vendre du yaourt afin de mieux valoriser la femme musulmane (donc contre les “valeurs occidentales” qui ne sont pas son identité) vertueuse sachant faire preuve de pudeur et de piété en cachant son corps honteux derrière un voile.
Par ce martelage, la double culpabilisation surgit encore et toujours. Une culpabilisation sexuelle : « si tu veux être une femme bien, choisis le voile. » Et une culpabilisation religieuse : « si tu veux être une bonne musulmane, choisis le voile ».
Le constat est édifiant. L’argument du yaourt a parfaitement imprégné l’ensemble de la sphère islamiste qui l’utilise régulièrement. Que ce soit dans des prêches, des conférences (les deux ne font souvent qu’un) ou sur internet. C’est exactement le cas avec Marwan Muhammad. C’est en cohérence avec la vigueur de sa mobilisation pour le burkini l’été dernier. Un “vêtement de bain” censé protéger la pudeur des (bonnes) musulmanes.
Il ne va pas jusqu’à dire, comme Hani Ramadan, que les femmes voilées sont précieuses comme des perles et les autres des pièces de 2 euros qui passent de poche en poche. Il ne parle pas non plus du “sheitan” et du “vice”. Il utilise une rhétorique moins directe, plus soft. Il parle du refus du “mode de vie tel qu’il est pratiqué ici”. Pour une fois, il est plus “ramadanien” que franc du collier. Que ce soit Qutb, Bounamcha, Muhammad ou d’autres, à chacun sa façon de le dire pour exprimer la même idée.
C’est pour cela que dans cette stratégie, Marwan Muhammad n’oppose pas directement les Françaises aux musulmanes. Puisque, comme Tariq Ramadan le dit aussi, elles doivent affirmer qu’elles sont françaises (ce qu’elles sont effectivement), mais qu’elles en refusent le mode de vie. Elles doivent reconstruire et modeler la culture de leur pays à l’image de ce qu’est censée être celle de la femme musulmane (c’est-à-dire à leurs yeux celle des tribus bédouines du Moyen-Age), à travers la “pudeur islamique” dont le voile est le symbole.
Les conséquences de tous ces discours sont réelles. C’est au nom de cette pudeur, du refus de ne pas se mettre nue pour vendre du yaourt, qu’il y a une explosion des allergies au chlore dispensant de piscine de nombreuses élèves. Un rapport de l’inspection générale de l’Éducation Nationale remis au ministre de l’Éducation National en juin 2004 (plus connu sous le nom de “rapport Obin”), nous alertait déjà sur la situation dans des quartiers populaires [8] :
« L’EPS fait partie des disciplines pour lesquelles les professeurs se plaignent souvent de manifestations ou d’interventions de nature religieuse perturbant leur enseignement. Beaucoup tournent autour de la mixité, ou de la préservation de la « pudeur » des filles. L’absentéisme et le refus de certaines activités sont de plus en plus fréquents, notamment en piscine et en plein air. Une autre source de tensions réside dans le refus d’un nombre croissant d’élèves (la totalité dans certains collèges) de porter les tenues sportives réglementaires. Les professeurs décrivent alors les diverses innovations vestimentaires, parfois étonnantes, dont ils sont les témoins, souvent de la part des filles, mais aussi des garçons, pour dissimuler le plus possible leur corps. Beaucoup d’élèves préfèrent « un zéro » ou une punition plutôt que de pratiquer une activité ou de la pratiquer en tenue réglementaire. Les dispenses se multiplient et l’existence de certificats de complaisance est massive dans certains quartiers. »
Ces constats ont également été faits dans le rapport Femmes et sports (pages 17 à 19) remis en 2004 au ministre des sports et à la ministre de l’enseignement professionnel. [9]
Ces manifestations sexistes et d’apartheid sexuel ne se limitent pas au sport, comme l’indique le rapport Obin : « Alors que l’on observe de plus en plus souvent des fillettes voilées, les adolescentes font l’objet d’une surveillance rigoureuse, d’ailleurs exercée davantage par les garçons que par les parents. (…) A côté des fréquentations et des comportements, le vêtement est souvent l’objet de prescriptions rigoureuses (…). Dans tel lycée elles enfilent leur manteau avant d’aller au tableau afin de n’éveiller aucune concupiscence. (…) Dans beaucoup de collèges visités, le vêtement des filles, ainsi que leurs « mœurs », sont l’objet d’un contrôle général. (…) Dans le second degré d’une manière générale, de nombreux cas nous ont été signalés de professeurs femmes ayant fait l’objet de propos désobligeants ou sexistes de la part d’élèves. »
C’est la manière qu’ont ces élèves de dénoncer “le mode de vie tel qu’il est pratiqué ici”.
Les tabous autour de la sexualité sont si énormes, perçue comme une telle dépravation, qu’il y a aussi des conséquences à l’école, toujours citées dans ce rapport : « Une [autre] occasion de contestation est fournie par les parties du programme abordant la reproduction, de même que, en marge de cet enseignement, par les séquences d’éducation sexuelle (…). Les raisons invoquées pour s’absenter, refuser l’enseignement ou ne pas participer aux séances d’information sur la sexualité est « l’impudeur » des propos tenus et des images diffusées à cette occasion, ou encore la mixité des cours ou séquences (qui n’est d’ailleurs pas la règle), ou même leur caractère superflu (puisque « les musulmanes restent vierges ».). »
Ce type d’attitudes n’est pas un hasard : « De toute évidence, des organisations religieuses et politico-religieuses « travaillent » ces élèves, parfois dès l’école primaire, ainsi que leur famille, leur milieu social, leur quartier, et tentent pour certaines de les dresser contre l’école, les professeurs (ces « menteurs ») et l’enseignement dispensé. »
J’ai également pu observer l’influence de telles organisations sur les jeunes, notamment avec le discours “on ne vit pas comme les Français”. Les problèmes socio-économiques et la discrimination ont fortement contribué à créer ce ressenti de ne pas être pleinement français. Les intégristes n’ont eu qu’à irriguer et récolter les fruits semés par une stratégie qui peut se résumer en un argument souvent répété : “les Français ne te reconnaissent pas comme un des leurs et ils ont raison. Tu n’es pas français, tu es musulman avant tout.” Marwan Muhammad et ses confrères sont certainement l’illustration la plus flagrante de la réussite du projet islamiste de la génération précédente.
Le rapport conclut que « des organisations, le plus souvent structurées sur le plan international, prospèrent sur ce terreau et assurent à cette nouvelle identité « musulmane » une promotion efficace (…). Le projet de ces groupes ouvertement ségrégationnistes et qui dénoncent l’intégration comme une apostasie ou une oppression, va encore plus loin. Il est aussi de rassembler ces populations sur le plan politique en les dissociant de la nation française et en les agrégeant à une vaste « nation musulmane ». »
Comme je l’ai dit, le CCIF et consort sont certainement l’illustration la plus flagrante de la réussite de ce projet…
Le CCIF est ainsi dans la continuité. Marwan Muhammad estime peut-être que tout ceci est normal. Notre indignation et notre lutte face à cette idéologie serait une attitude “islamophobe”, manifestation d’un racisme postcolonial et de notre impérialisme culturel (et j’en passe).
Ainsi, un des volets de la stratégie victimaire est la suivante : l’islam est victime d’un racisme spécifique car les (vraies) musulmanes refuseraient de se dépraver comme les autres Françaises. “L’islamophobie”, à travers la question du voile, toucherait plus les femmes que les hommes pour deux raisons selon lui :
« D’abord parce que les agresseurs en général sont des lâches, tout simplement. C’est facile de s’attaquer à 3 personnes, à une femme [qui portait un niqab], avec un bébé dans les bras au zoo. C’est facile. Aujourd’hui, s’attaquer aux musulmans ça coûte pas cher et ça rapporte gros. »
Avec le CCIF, toute agression est forcément islamophobe s’il y a un musulman concerné, même si le motif n’a rien à voir. Mais admettons que ce soit réellement une agression en raison de la religion, ce qui dans l’exemple cité est possible. Quel serait l’intérêt des agresseurs ? Ce serait un acte gratuit anti-(extrémiste) musulman punissable par la loi. Qu’est-ce que cela pourrait leur rapporter de si gros, à part la satisfaction d’une pulsion barbare ? Rien. Marwan Muhammad est dans la confusion (volontaire ou non) la plus totale. Il confond une agression condamnable, qui n’est pas représentative de ce que vivent les français musulmans, avec l’instrumentalisation politique et médiatique que certains peuvent faire de la peur de l’islam (avec un gros coup de pouce du CCIF), tout en y incluant les critiques et combats légitimes envers l’islamisme et le voile qui en est le symbole. Ce mélange “est facile, ça coûte pas cher et ça rapporte gros”.
L’autre raison qui expliquerait qu’on s’attaquerait plus spécifiquement aux femmes musulmanes serait ce statut si particulier qui la différencie du “mode de vie pratiqué ici”. Il développe alors sa pensée d’une vision très patriarcale et essentialiste du rôle de la femme musulmane :
« La deuxième raison pour laquelle on s’attaque aux femmes, c’est que la femme c’est le moteur de la cellule familiale musulmane. Qu’on le veuille ou non, j’espère que je ne vais pas vous froisser mes chers frères, mais c’est la maman qui construit cette famille-là. C’est la maman qui fait fonctionner cette famille-là. Nous hamdoullah on travaille dur, on parle à table. Mais c’est elle qui fait fonctionner la famille. Et nous quand on est abimé, quand la journée de travail nous a épuisé ou il y a quelqu’un qui nous a vexé dans la rue ou autre, on rentre à la maison, on va avoir un câlin des enfants, il y a un repas chaud sur la table. Notre femme va nous dire quelques mots de consolation. Au moment où on s’est endormi, on a déjà oublié le problème. Mais une maman qui est abimée, comment on répare ça ? Comment est-ce qu’on console une maman qui est cassé. Comment est-ce qu’on la répare ? Ça ne se répare pas ! Quand la maman est abimée, toute la famille est abimée. C’est pour ça que c’est elle qu’on vise. Parce qu’elle fait l’essence de la famille musulmane. Elle mène l’éducation. C’est elle qui fait cette petite flamme, cette petite vie, cet espoir, cette douceur qu’il y a dans la maison musulmane. C’est elle qui le fait vivre. C’est elle qui l’anime. C’est elle qui, quand tout le monde est fatigué, se lève le week-end pour préparer le petit-déjeuner et laver les enfants, et préparer… faire tout ça. C’est la maman qui fait tout ça. Et si on l’abime elle, alors on abime une génération entière de musulmans.
Avec ce style larmoyant, on aurait dit Charles Ingalls. En remplaçant “musulman” par “chrétien”, on croirait entendre le sermon d’un curé d’une petite paroisse au 14ème siècle. En l’écoutant, je me suis retrouvé en plein cours d’Histoire médiévale. Il est à des milliers d’années lumières du MLF. Ce qui n’empêche pas certaines militantes féministes de cette époque de soutenir aujourd’hui les islamistes… Car sa conclusion lors de cette conférence est ce qui leur parle : s’attaquer aux femmes voilées au nom de la laïcité est plus acceptable que le “racisme d’autrefois”.
Il est clair qu’avec une telle vision du rôle de la femme, il ne vit pas à la bonne époque. Rien d’étonnant à cela et ce n’est pas un problème en soi. Cela relève de ses convictions personnelles, aussi rétrogrades soient-elles. De plus, ce n’est pas une exception islamiste. Les ultra-conservateurs chrétiens, juifs, hindouistes, et même certains athées, ont la même conception du rôle de la femme. Le machisme n’a pas de religion. Même si, lorsqu’il y a enracinement religieux, cela le rend plus difficile à combattre.
Justement, son ultra-conservatisme se transforme en intégrisme lorsqu’il tient ces propos dans ces circonstances. C’est-à-dire qu’il sort ce type de discours de la sphère privée pour l’exprimer publiquement afin de prêcher la bonne parole et d’accuser toute opposition “d’islamophobie” ou de “racisme postcolonial”. Il n’est pas à un diner entre amis dans le cadre de sa vie privée. Il est un prêcheur extrémiste qui intervient dans un lieu de culte, officiellement en tant que porte-parole d’une association défendant le “vivre ensemble” et qui n’appartiendrait “à aucun courant politique, religieux ou idéologique”.
Le “mode de vie pratiqué ici”, même s’il n’est pas parfait, a au moins l’avantage de pouvoir constamment être questionné, critiqué, pour le faire avancer vers plus d’égalité des sexes. Ce qui n’est pas le cas du mode de vie rêvé par le CCIF qui doit rester figé au Moyen-Age et pour l’éternité sous prétexte que ce serait Dieu qui l’aurait décidé. Une femme nue vendant du yaourt me choque. Mais ce sera toujours moins choquant qu’une femme voilée expliquant que son intégrisme est une forme de féminisme. Le 1er sexisme est plus facile à combattre que le second. S’il a fallu une forte mobilisation féministe pour arriver à bout de la nudité d’une femme pour vendre du yaourt, il faudra bien plus d’efforts pour arriver à bout du second. De plus, si le 1er sexisme fait l’unanimité contre lui, le second est plus relativisé, mieux accepté, trouvant des alliés parmi les mêmes personnes qui condamnent le sexisme publicitaire. Si Jean-Frédéric Poisson, président du Parti Chrétien Démocrate, avait tenu les mêmes propos que Marwan Muhammad, en remplaçant “femme musulmane” par “femme chrétienne”, nul doute que tout le monde lui serait tombé dessus ou l’aurait tourné en dérision, à juste titre. Mais lorsqu’il s’agit des intégristes musulmans, ça passe plus tranquillement. Et si les prochains invités de la mosquée de Vigneux étaient Clémentine Autain, Christine Delphy et Edwy Plenel ?
Là est la force du CCIF et de l’ensemble des Frères musulmans. Entre double langage, victimisation, récupération et trahison de nos valeurs, ils réussissent à faire ce qu’aucun misogyne et partisan du patriarcat n’a jamais osé imaginer : avoir le soutien de féministes et d’une partie de la classe politique et médiatique.
On ne met plus en scène une femme nue pour vendre du yaourt. On met en scène une femme voilée pour vendre une idéologie moyenâgeuse, misogyne et totalitaire. L’objet sexuel a encore de beaux jours devant lui.
[7] Adraoui Mohamed-Ali, Du Golfe aux banlieues: Le salafisme mondialisé, Paris, Presses universitaires de France, 2013.
[8] Les signes et manifestations d’appartenance religieuse dans les établissements scolaires, rapport présenté par Jean-Pierre Obin, remis au ministre de l’Éducation Nationale, de l’enseignement supérieur et de la recherche en juin 2004.
[9] Rapport femmes et sports, remis au ministre de la Jeunesse, des Sports et de la Vie Associative et à la ministre de la Parité et de l’Égalité Professionnelle, le 21 avril 2004.Enquête, News
Moazzam Begg est né dans la banlieue de Birmingham an Angleterre en 1968. Le New York Times a raconté son itinéraire jusqu’à la prison de Guantánamo.
Il s’intéresse à l’Islam après un voyage avec ses parents au Pakistan et en Arabie Saoudite alors qu’il est adolescent.
Il retourne au Pakistan en 1993, pour, selon lui, visiter un camp où les moudjahidin s’entraînent pour combattre le gouvernement afghan, proche des soviétiques. Il nie avoir participé aux combats, mais décrit dans son livre « Enemy Combatant » les combattants comme « exemplaires dans leur foi et dans leur sacrifice » et un monde « inspirant » pour lui.
Il voyage ensuite en Bosnie, pendant la guerre, avec pour associé, d’après le département de la défense américaine, Omar Saeed Sheikh, reconnu coupable quelques années plus tard pour son rôle dans l’enlèvement de touristes en Inde et dans l’assassinat du journaliste Daniel Pearl :
Toujours dans les années 1990, Moazzam Begg tente d’entrer en Tchétchénie pendant le conflit contre la Russie, mais reste bloqué à la frontière par la police. Il avoue avoir « soutenu les combattants étrangers » et avoir apporté un « soutien financier ».
En 1994, il est arrêté pour escroquerie avec un ami alors qu’il travaille comme interprète dans une agence d’aide sociale. La police découvre alors chez lui un gilet pare-balle, des lunettes de vision nocturne et de la littérature « extrémiste ». Son ami n’est autre que Shahid A. Butt, qui sera plus tard emprisonné au Yemen pour un projet d’attentat à la bombe.
Moazzam Begg se marie en 1995, puis déménage avec sa famille en 1998 à Peshawar au Pakistan. Il y retrouve une vieille connaissance de Bosnie, Khalil Deek, que la Commission américaine pour les attentats du 11 septembre 2001 décrit comme l’associé d’Abu Zubaydah, lieutenant recruteur d’al-Qaïda pour l’Afghanistan. La CIA et le MI5 suspectent Moazzam Begg d’avoir participé avec Khalil Deek à la création d’un manuel de terrorisme sous forme de CD-ROM, intitulé « L’encyclopédie du Djihad ». Le Pentagone affirme qu’à cette période, il s’est également rendu dans le camp d’entraînement d’al-Qaïda à Derunta, ce qu’il nie.
Il retourne à Birmingham en 1998, où il ouvre avec Imran Khan une librairie islamique nommée Maktabah Al Ansar. Cette dernière devient rapidement connue pour son extrémisme. Des DVD d’Oussama Ben Laden y sont en vente. La librairie commande et publie sous pseudonyme le livre de Dhiren Barot, The Army of Madinah in Kashmir, où il décrit sa lutte armée contre les l’armée indienne au Kashmir. Dhiren Barot, membre d’al-Qaïda, purge actuellement une peine de prison de 30 ans, après que la police britannique ait déjoué à temps ses projets d’attentats à la bombe et avec des armes chimiques contre plusieurs cibles à Londres.
La librairie vend également 21st Century CrUSAders, une vidéo où Moazzam Begg déclare que les Etats-Unis ont commencé la guerre contre l’Islam. S’ensuit dans cette vidéo des images d’attentats à la bombe, de véhicules qui explosent, de corps inanimés, ainsi que des appels au djihad (« nous aimons la mort comme ils aiment la vie ») et de descriptions antisémites (les juifs y sont décrits comme « frères des porcs et des singes »). La librairie a été plusieurs fois perquisitionnée par la police anti-terroriste.
En juillet 2001, il déménage à Kaboul en Afghanistan. Il ne tarit alors pas d’éloge pour le régime des Talibans et félicite leur « maintien pur des anciennes valeurs islamiques oubliées dans beaucoup de pays musulmans ». Interrogé par la CIA, il déclare avoir voulu vivre loin de « la corruption et du despotisme ». Interrogé récemment sur les exactions commises par les Talibans, il dit « critiquer » les abus, sans vraiment donner de détails ni s’insurger publiquement devant celles-ci. Il dit ne pas avoir « pris conscience » des attaques du 11 septembre 2001, et avoir quitté Kaboul en octobre lors des bombardements de la coalition.
Il traverse alors les montagnes et la frontière pakistanaise et s’installe à Islamabad avec sa famille en novembre 2001. C’est dans cette ville qu’il se fait alors rapidement arrêté par les services secrets pakistanais qui le livrent aux américains. Il est alors transféré en Afghanistan, puis dans la prison de Guantánamo en 2003.
Il reste deux ans à Guantánamo. Il dit avoir vécu dans des « conditions torturantes ». Les Etats-Unis lui reprochent d’être lié à trois organisations extrémistes, dont al-Qaïda, ainsi que des relations avec certains de ses représentants.
Il est transféré en Angleterre en vue de sa libération en 2005, sans qu’aucune charge ne soit conservée contre lui, bien qu’il soit toujours décrit par l’administration américaine comme un « sympathisant, recruteur, financier et combattant » du djihad, avec des « liens terroristes ». La presse anglaise et américaine parle alors d’un accord avec Tony Blair qui ne reconnaît pas la légitimité de la prison de Guantánamo et qui veut redorer son image depuis son soutien à la guerre d’Irak.
Il devient directeur adjoint de CAGE à la fin des année 2000. Moazzam Begg ambitionne de lier sympathies djihadistes et respectabilité sous une vitrine de défense des droits de l’homme, quasi tiers-mondiste, pour amadouer une partie de la gauche anglaise.
En 2007, il participe à des conférences organisée par l’Islamic Society de l’Universy College de Londres, alors que Umar Farouk Abdulmutallab en est le président. C’est à cette époque qu’il se spécialise dans un discours anti- guerre contre le terrorisme. Asim Qureshi, alors intervenant pour le parti pro-califat islamique Hizb ut-Tahrir, et avec qui Moazzam Begg collabore dans l’association CAGE, participe également à certaines de ces conférences de l’Islamic Society. En 2009, Umar Farouk Abdulmutallab tente de faire exploser un vol entre Amsterdam et Détroit avec des explosifs, al-Qaïda dans la Péninsule Arabique revendique alors la tentative avortée.
En décembre 2007, Moazzam Begg interviewe Anwar al-Awlaki, qu’il présente comme un simple « universitaire musulman d’origine yéménite (…) qui a passé un an et demi derrière les barreaux ». Ce dernier se plaint alors de ressentir une « pression » en prison, et de ne pas suffisamment voir « la lumière du jour ». Moazzam Begg va jusqu’à lui demander des conseils pour les autres prisonniers. En réalité, Anwar al-Awlaki est un des plus influents leaders d’al-Qaïda, très présent sur les plate-formes de vidéos en ligne, ce qui lui a valu le surnom de « Ben Laden d’internet », et dans les colonnes d’Inspire, le magazine d’al-Qaïda. CAGE menait une campagne depuis 2006 pour demander sa libération, alors qu’il était emprisonné au Yemen pour une tentative de kidnapping liée à al-Qaïda. Anwar al-Awlaki appelle au djihad armé depuis 2006, il a également appelé à soutenir les Shebab depuis 2008, et est l’auteur de plusieurs fatwas, dont certaines condamnent à mort des dessinateurs. Il est derrière l’attentat échoué d’Umar Farouk Abdulmutallab en 2009, et a inspiré de nombreux attentats ou tentatives d’attentats. Cela n’empêche pas Moazzam Begg et CAGE de l’inviter par vidéos interposées en 2008 et en 2009 lors de conférences.
En 2010, Amnesty International décide de mettre en place une campagne contre la prison de Guantánamo, en partenariat avec Moazzam Begg. L’occasion de se poser uniquement en victime, et de mettre un pied dans une organisation internationale des droits de l’homme, tombe à pic pour ce dernier. Gita Sahgal, responsable du pôle femmes à Amnesty International dénonce ce choix qui écorne son image d’intégrité et de neutralité : « Apparaître avec le plus connu des partisans anglais des Talibans, que nous considérons comme un défenseur des droits de l’homme, est une grossière erreur de jugement ». Gita Saghal subit alors une violente campagne de la part de CAGE et d’une partie de la gauche qui l’accusent de rouler pour les Etats-Unis. Elle finit par démissionner.
En 2014, Moazzam Begg est arrêté par la police car il est soupçonné d’avoir rejoint un camp terroriste en Syrie et d’avoir facilité des connexions terroristes. Il est alors emprisonné trois mois dans une prison de haute sécurité en attendant son procès. Il est finalement relâché et déclaré innocent après qu’il ait été établi que les services secrets britanniques étaient averti de son déplacement en Syrie dans le but d’ « aider les combattants de l’opposition à Bachar al-Assad ».
Invité début 2016 à la South London Islamic Center, il décrit deux djihadistes de retour de Syrie comme de « très gentils frères, très simples ». Il affirme que le gouvernement exagère la menace de l’État Islamique, qu’il « utilise comme un bâton pour taper sur les musulmans ».
A la même période, William Shawcross, président de la Charity Commission, déclare que CAGE n’est en aucun cas une œuvre de charité. Il intervient alors auprès de la Joseph Rowntree Charitable Trust et de la Anita Roddick Foundation pour couper ses financements, et met en garde le public contre ses liens « extrémistes ». En difficultés financières, CAGE peut compter sur Tariq Ramadan pour lui venir en aide, comme nous l’avons précédemment montré dans cet article d’Ikhwan Info.
En 2016, Julian Assange interviewe Moazzam Begg et Asim Qureshi sur la chaîne russe RT. Tandis qu’Asim Qureshi ne « condamne pas » la lapidation et la reconnaît comme un « principe islamique », Moazzam Begg ne contredit pas son ami, et plaide pour le retour d’un « califat islamique ».
Invité en mars 2016 par la National Union of Students (NUS) de l’Université d’Exeter, Moazzam Begg a maintenu son propos de ne pas condamner la lapidation. Dans le public était présente la Feminist Society de la NUS, qui n’a visiblement pas été choquée par ces propos.
La puissante NUS regroupe 95% des fédérations étudiantes anglaises. Une des vice-présidentes de la NUS est Shelly Asquith. Elle a impulsé ce partenariat avec Moazzam Begg, dans le but de lutter contre Prevent, le programme anti-radicalisation du gouvernement britannique. Cette campagne contre Prevent a pris le nom de « Student, Not Suspect ». C’est également une militante très active dans la campagne de Jeremy Corbyn, elle tient ici la tribune avec lui :
Moazzam Begg et CAGE ont en effet été invités depuis 2015 par la NUS dans au moins sept grandes universités anglaises, sans contradiction, dans le but de contester le programme Prevent. Moazzam Begg a ainsi pu s’exprimer deux fois au King’s College de Londres, trois fois à la SOAS University de Londres, puis une fois à la East University of London, à l’University of Manchester, Birmingham, Bradford et Exeter. Il y a déclaré que « n’importe quelle personne droite d’esprit s’opposerait à la stratégie de Prevent », affirmé que Prevent est digne des méthodes de « la Stasi dans l’Allemagne de l’Est », comparé la situation des musulmans en Grande-Bretagne avec celle des juifs dans les années 30 en Allemagne », a parlé de l’Angleterre comme d’un pays « raciste et suprématiste blanc » où le pouvoir veut « isoler » les musulmans et a aussi tenu des propos tendant à inciter les étudiants à avoir de la « sympathie » pour les djihadistes du Front al-Nosra. Il a également expliqué aux étudiants que les djihadistes qui sont partis pour mourir en martyr en Syrie n’avaient fait qu’une « bête (silly) rébellion d’adolescents », « comme les adolescents le font souvent », et a vivement critiqué leur sentence par la justice britannique à 13 ans de prison.
Rappelons que Maryam Namazie, présidente de l’association One Law For All et réfugiée iranienne a été interdite de parole par une même association étudiante à l’université de Warwick car son discours anti-charia et pro-laïcité pouvait « offenser » les musulmans et « inciter à la haine ». De nombreux autres conférenciers ont été banni d’universités britanniques par des associations étudiantes pour des propos nettement moins « offensant », ou plutôt nettement moins dangereux, que ceux de Moazzam Begg.
En avril 2016, CAGE félicite personnellement la nouvelle présidente de la NUS, Malia Bouattia. Elle est connue pour son combat « anti-sioniste » : en 2011, elle alerte le public contre les « médias sionistes mainstream », et parle des négociations de paix entre Israël et la Palestine comme « un renforcement du projet colonial ». En 2014, elle s’oppose à une motion des étudiants britanniques visant à condamner L’État Islamique : « la condamnation d’ISIS apparaît être devenue une justification pour la guerre et pour l’islamophobie »
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Depuis plusieurs années, Moazzam Begg a élargi ses connexions dans le mouvement « anti-raciste ». Il participe aux conférences et rassemblements de l’association anglaise Stand Up To Racism, qui lutte officiellement contre « le racisme, l’islamophobie et l’antisémitisme »… Pour la journée internationale contre le racisme, le 18 mars 2017, Stand Up To Racism et donc Moazzam Begg organisent une Marche Contre le Racisme à Londres, avec pour le moment plusieurs milliers d’inscrits sur Facebook.
En accueillant Moazzam Begg comme militant « antiraciste », une partie de la gauche anglaise a déplacé le curseur de tolérance face à l’islamisme vers le haut. Critiquer les positions de CAGE, critiquer les fréquentations et les propos Moazzam Begg, ce serait donc désormais s’attaquer à un « anti-raciste », ce serait faire, par extension, preuve de d' »islamophobie », de « racisme ».
Ce noyautage en règle du mouvement antiraciste britannique a pour effet de faire fuir des manifestations les militants attachés à la fois à la lutte contre le racisme et l’islamisme, ou du moins, contre le terrorisme. En revanche, il est fort à parier que cette brèche ouverte laissera encore s’engouffrer pendant un certain temps nombre d’intégristes religieux, plus radicaux les uns que les autres, en quête de reconnaissance et d’influence.
Au sein de l’antiracisme, comment concilier l’inconciliable : islamisme d’une part, et lutte contre les discriminations, libre pensée, droits des femmes, droits des homosexuels, lutte contre l’antisémitisme d’autre part ? L’anti-racisme se vide peu à peu de son contenu, et de ses ambitions. Le « racisme d’État » supposé des gouvernements occidentaux devient alors le dénominateur commun entre Moazzam Begg et les associations anti-racistes le soutenant. Ce « racisme d’État » supposé devient le seul ennemi. L’anti-racisme, mouvement d’émancipation, d’égalité et de fraternité, est alors l’instrument d’un totalitarisme : l’islamisme.
Moazzam Begg a su parfaitement jouer sur l’ambiguïté que lui confère son statut à la fois d’oppresseur car islamiste, et d’oppressé car ancien détenu de Guantánamo. Et ce, sans jamais exprimer le moindre sentiment de repentance. Il a su très rapidement faire détourner les regards de ses sympathies djihadistes, de son admiration pour les Talibans, de son désir de califat islamique et de charia, de sa détestation du « despotisme » de l’Occident. Il a su relativiser la dangerosité des groupes terroristes actuels, et pointer du doigt le gouvernement britannique, bien plus agréable cognitivement à accepter comme ennemi pour une partie de la gauche.
Le cas de Moazzam Begg est emblématique d’une gauche qui a perdu sa grille de lecture antiraciste ET anti-totalitaire. Il est emblématique d’une gauche qui a décidé par avance quelles seraient les victimes, de façon tellement auto-centrée, qu’elle en vient à s’auto-flageller devant chaque manifestation de l’islamisme. Elle finit par accepter d’elle-même toute compromission avec ses valeurs d’émancipation, qu’elle délaisse peu à peu.
La droite populiste et extrémiste a de beaux jours devant elle. Que la gauche française jette un coup d’œil à ce qu’il se passe chez son voisin britannique et en tire des leçons, s’il en est encore temps !