Frères musulmans : Dans l’ombre d’Al Qaeda

Depuis le 11 septembre 2001, le terrorisme islamiste est associé au nom d’Al Qaeda. Mais dans l’ombre d’Oussama Ben Laden, il existe une puissante confrérie secrète. Composée de théoriciens de l’Islamisme, elle manipule les plus intégristes et tente de séduire les moins crédules.

Son nom : l’organisation des Frères Musulmans. Créée en 1928 par l’égyptien Hassan Al Banna, sa doctrine révèle à elle seule le projet de ses disciples : « Dieu est notre but, le prophète notre chef, le Coran notre constitution, le jihad notre voie, le martyre notre
plus grande espérance ».

Ces derniers considèrent en effet qu’il ne peut y avoir d’organisation étatique sans que celle-ci repose juridiquement et politiquement sur l’Islam. Tout en formant les activistes de leur mouvement au Moyen-Orient et en Asie Centrale, les Frères Musulmans diffusent parallèlement, en Europe, un discours faussement rassurant sur leur vision réformatrice d’un Islam à l’occidentale. Pourtant, de Kaboul à Hambourg, de Riad à Londres et du Caire à Paris, leur organisation n’est jamais loin des kamikazes et des preneurs
d’otages.

Frères musulmans : Dans l’ombre d’Al Qaeda Broché – 1 février 2005

de Emmanuel Razavi

Les Frères musulmans veulent percer

DANS CE REPORTAGE RÉALISÉ PAR AGNÈS ROTIVEL EN 2005, UN MILITANT DES FRÈRES EXPLIQUE SON PROJET D’ETAT ISLAMIQUE.<BR /> « ON N’EST PAS ENCORE PRÊTS. IL FAUT D’ABORD PASSER PAR UN CHANGEMENT. CE SERA LE PREMIER PAS VERS L’INSTAURATION D’UN ÉTAT ISLAMIQUE »

En Egypte, à l’occasion des élections qui commencent mercredi 9 novembre, le pouvoir a laissé une certaine liberté de manoeuvre aux Frères musulmans

La salle d’attente du dispensaire des Frères musulmans à Chibine-Al-Kom est encore à moitié vide. Deux femmes sont assises sur des chaises en plastique bleu et attendent l’arrivée des médecins. Au bout de la pièce, un jeune garçon, accroupi sur un tapis, lit à voix haute le Coran alors que de la rue monte le bruit assourdissant des camions jetés à pleine vitesse sur la route principale qui traverse la ville. La plupart des spécialités médicales sont représentées dans ce petit établissement où pauvres et moins pauvres, sympathisants des Frères musulmans, viennent se faire soigner.« La clinique fait partie d’une institution qui regroupe aussi une école », explique Mohammed Bachr, l’un des directeurs de l’institution locale des Frères musulmans. Costume gris clair, cravate assortie, il s’exprime en anglais. En 1984, il a fait ses études d’ingénieur à l’université d’État du Colorado, aux États-Unis, tout en continuant ses activités de militant au sein de la Société musulmane américaine, antenne des Frères musulmans outre Atlantique. Il est aujourd’hui professeur à l’université du gouvernorat de Monofeya, et surtout secrétaire général du syndicat des ingénieurs en Égypte et de la même organisation au niveau du monde islamique. « Les médecins font du bénévolat. Ils donnent leur temps et leur argent pour soigner les pauvres de la ville », dit-il alors que la salle d’attente se remplit de mères de famille et de leurs enfants.Avec plus de trois millions d’habitants, le gouvernorat de Monofeya, qui abrite la ville de Chibine-Al-Kom, est l’un des plus pauvres d’Égypte, selon Mohammed Bachr. Comme dans tout le pays, les Frères musulmans, une organisation tolérée par le pouvoir, sont très implantés dans la vie sociale, économique et politique locale. Adoptant une stratégie pragmatique, ils ont tissé un réseau de solidarité, avec principalement des dispensaires et des écoles. Dehors, sur le trottoir, des élèves en uniforme distribuent à la sortie de l’école des publicités pour un magasin appartenant aux Frères musulmans où l’on peut acheter à bas prix chaussures et vêtements de sport.Dans cette partie de la ville, les murs sont couverts du portrait de Mohammed Bachr, candidat aux élections législatives qui se dérouleront pendant un mois à partir d’aujourd’hui. Il fait face à un nom de poids, celui d’Amine Moubarak, cousin du président égyptien. Le combat ne lui fait pas peur. « Il est temps que le PND (Parti national démocratique du président Moubarak) laisse la place, après trente années de pouvoir », dit-il. À 54 ans, cette élection est comme un défi qu’il se sent tout à fait prêt à relever. D’autant que, dit-il, « j’ai cette fois un peu plus confiance dans le PND pour qu’il nous laisse aller jusqu’au bout du processus électoral ». Et ce, malgré la tentative de dernière minute d’Amine Moubarak de faire annuler sa candidature au motif qu’en 1991 il a fait de la prison avec d’autres chefs des Frères musulmans.Pour la première fois, le pouvoir égyptien laisse les candidats de cette organisation mener campagne dans un climat de tolérance. Une stratégie inhabituelle en Égypte où, en 2000, juste avant les élections parlementaires, près de 6 000 Frères musulmans avaient été arrêtés. En 1995, beaucoup de leurs leaders avaient été jugés par des tribunaux militaires. L’un d’eux (voir entretien ci-dessous) le reconnaît volontiers : « Pour une fois, l’attitude du pouvoir nous donne le moyen d’exister en tant que tels », admet le secrétaire général du mouvement, Mohammed Habib. « Nous avons pu organiser des meetings, des rencontres et coller nos affiches », souligne Mohammed Bachr.Leur slogan traditionnel, « L’islam est la solution », est complété par un second, plus important aux yeux de Mohammed Bachr : « Ensemble pour la réforme ». « Nous avons besoin d’autres visages », explique-t-il. Mais pas de révolution. L’État islamique ? « On n’est pas encore prêts. Il faut d’abord passer par un changement. Ce sera le premier pas vers l’instauration d’un État islamique », dit-il.Si le pouvoir a fait un pas en direction des Frères musulmans, eux aussi ont modifié leur stratégie politique. « Il suffit pour s’en convaincre d’un regard rapide sur le contenu des questions orales posées par les députés Frères musulmans durant la dernière législature. Il témoigne d’une focalisation sur les sujets d’actualité, politiques, économiques ou sociaux, bien plus que sur les sujets touchant à la moralité et à la religion, explique Jean-Noël Ferrié, chercheur au Centre d’études et de documentation juridique et sociale (Cedej) au Caire. Ils sont probablement entrés dans un processus d’intégration faisant d’eux – et tout d’abord à leurs propres yeux – un parti d’opposition, là où ils avaient longtemps voulu être un parti d’objection religieuse. Cependant, il ne faut pas surestimer leur potentiel en termes de voix. Il n’est pas sûr qu’ils représentent une majorité et ils le savent. »La plupart des Égyptiens semblent d’ailleurs loin des débats politiques. « Je voterai pour celui qui me donnera un bon travail, bien payé, pour que je puisse faire vivre ma famille », affirme Ali, jeune mécanicien du garage agricole en plein centre-ville de Chibine-Al-Kom. Le propriétaire d’un magasin d’électroménager, un peu plus loin dans la rue, votera, lui, pour Mohammed Bachr. « Il faut essayer de nouvelles personnes. La vie est dure et nous avons besoin d’argent pour élever nos enfants. Peut-être que les Frères musulmans feront mieux que les autres ! » Dans l’ambiance chaotique de la gare routière, au milieu des vendeurs de fruits et légumes et des passagers en transit avec leurs paquets, un groupe d’hommes discute bruyamment des élections. Look de caïd aux cheveux gominés, veste couleur caramel et pantalon beige, Habib travaille dans la construction mécanique en Arabie saoudite. « Je suis en vacances, ce qui tombe bien, parce que je vais voter. » Son candidat ? « Un petit indépendant pas très connu. » Avec sa voix de tribun, il harangue la foule : « On a besoin de sang neuf et d’une vraie démocratie », clame-t-il. Assis sur le trottoir d’en face, Ahmed, 20 ans, fume nonchalamment une cigarette. Lui, il votera surtout pour celui qui lui donnera un emploi dans l’administration. « On n’est pas très bien payés, mais, au moins, on a la sécurité de l’emploi, une couverture sociale, et le temps d’avoir un deuxième travail. »

ROTIVEL Agnès

La Croix

Olivier Roy chez les traducteurs de Qaradawi

Le 13 mai 2005, Olivier Roy chercheur au CNRS, interviendra à l’Institut international de la pensée islamique pour son dernier livre : « la laicité face à l’islam » dans lequel il fait un plaidoyer en faveur de Tariq Ramadan et une grande leçon de morale, sur le mode professorale, aux journalistes engagés (entendez critiques envers les islamistes).

Lui même a une notion toute relative de la neutralité scientifique puisqu’il cautionne de sa présence un Institut intégriste destiné à fournir des cautions scientifiques à l’islam politique et radical issu des Frères musulmans.

L’Institut international de la pensée islamique cherche depuis quelques mois établir des sphères de collaborations avec des institutions non islamistes. Pourtant, lorsque l’on regarde les productions de l’Institut on ne peut qu’être attéré par le radicalisme de l’organisation. Parmi leurs publications et traductions, on peut trouver « La Sounna du Prophète » de Youssef al-Qaradhawi, l’homme qui approuve l’excision, le fait de battre sa femme et pour qui les attentats kamikazes sont justifiés contre les « fils de sion ».

Après que certains de ces cadres aient été mis sur la touche pour avoir aidé au financement d’organisations terroristes, sa maison-mère américaine, International Institute of Islamic Thought (IIIT) bénéficie désormais de la clémence de l’administration américaine qui pense sérieusement que les Frères musulmans peuvent être une alternative dans les pays musulmans. Une opération de communication destiné à rendre ce mouvement présentable est d’ailleurs en cours.

Le rayonnement de l’Institut international de la pensée islamique en fait partie. A l’invitation de sa branche française, plusieurs personnalités ont même été invités à visiter l’IIIT-USA en avril 2005. Il s’agissait de Bariza Khiari, sénatrice de Paris, Nadia Bourdi, maire- adjointe de Saint Etienne et Franck Fregosi, chercheur à Strasbourg.

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«Mieux vaut les associer que les écarter»

Franck Frégosi, chercheur au CNRS s’exprime sur l’UOIF. Il ne nie pas leur affiliation aux Frères musulmans mais pense qu’il vaut mieux les intégrer.

«L’UOIF est incontestablement le représentant des Frères musulmans en France. Elle incarne le canal historique de cette mouvance, même si, aujourd’hui, ses dirigeants veulent faire oublier cette filiation embarrassante. La mise en place du Conseil français du culte musulman, en mai 2003, a largement profité à l’UOIF: ses dirigeants sont devenus des interlocuteurs directs des pouvoirs publics. Ils ont acquis une forme de légitimité. Mais il valait mieux les associer à ce processus de consultation que de les en écarter. Désormais, ils n’ont plus le loisir de critiquer en permanence la gestion de l’islam en France: ils sont partie prenante à celle-ci. Ils ont les mains dans le cambouis.

L’UOIF fonctionne comme un lobby religieux qui veut peser dans le débat social. C’est en quelque sorte une grande mutuelle islamique, qui cherche à fédérer des exigences spirituelles et des revendications plus politiques. Actuellement, par l’entremise de Fouad Alaoui, son secrétaire général, c’est l’aile politique qui tient les rênes. On est en droit de leur demander ce qu’ils ont derrière la tête. Mais je crois que, confrontée à la réalité et à l’exercice du pouvoir au sein du CFCM, l’UOIF va se notabiliser. Ses responsables vont en tout cas se trouver face à une contradiction: donner des gages de respectabilité sans se couper d’une base militante qui n’est pas forcément prête à faire des concessions, notamment sur la question du voile.»

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La face cachée de l’UOIF

Au début des années 1980, l’Union des organisations islamiques de France (UOIF) était un petit cercle d’étudiants et d’activistes islamistes en exil. Depuis 2003, cette fédération d’associations est devenue un interlocuteur privilégié de l’Etat français pour la gestion de l’islam en France. L’UOIF occupe actuellement un tiers des sièges au Conseil français du culte musulman (CFCM), l’instance officielle mise en place en 2003 par Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur. Comment expliquer une telle ascension en deux décennies? Quelles sont les véritables intentions de l’UOIF et de sa «maison mère», l’Union des organisations islamiques en Europe, basée à Londres? Quel est le poids réel de cette mouvance qui puise ses références dans la doctrine des Frères musulmans? Dans une enquête très fouillée, publiée chez Calmann-Lévy – OPA sur l’islam de France. Les ambitions secrètes de l’UOIF – Fiammetta Venner, politologue et cofondatrice de la revue ProChoix, met en lumière la face cachée de cette organisation et ses liaisons dangereuses.

En exhumant l’ensemble des documents publics émanant de l’UOIF, en décortiquant les déclarations officielles et les prises de position plus discrètes de ses principaux dirigeants, en confrontant leur discours de façade aux archives et aux racines historico-politiques de la frange djihadiste de l’islam, elle dénonce la tentation hégémonique d’un mouvement qui, en réalité, ne représente qu’une infime partie des musulmans de France. Instrumentalisation de la religion à des fins politiques, hostilité à la laïcité et à l’intégration, relents d’antisémitisme, fatwas belliqueuses, financements douteux: la matrice idéologique de l’UOIF est inquiétante. Alors que l’élection pour le renouvellement du Conseil français du culte musulman est prévue au mois de juin prochain, Fiammetta Venner livre en exclusivité pour L’Express les points forts de son enquête. Contactés à plusieurs reprises pour donner leur point de vue, les dirigeants de l’UOIF n’ont pas souhaité s’exprimer.

Pourquoi accorder une telle importance à une organisation comme l’UOIF? Pèse- t-elle si dangereusement sur la société française?

Depuis qu’en 2003 il a fait de l’UOIF un interlocuteur de l’Etat au sein du Conseil français du culte musulman (CFCM), Nicolas Sarkozy prétend qu’il vaut mieux intégrer cette mouvance plutôt que la rejeter. Ma question de départ est la suivante: qui sort gagnant du processus, la République ou l’UOIF? Quand Sarkozy appelle les cadres de l’UOIF des musulmans «orthodoxes», il nous fait un peu le même cadeau empoisonné que celui de Mitterrand avec le Front national. Il ouvre les micros et confie à la société civile le soin de créer des contre-pouvoirs. L’UOIF représente non pas la mouvance «orthodoxe», mais la mouvance intégriste de l’islam. Il y a une différence entre la radicalité cultuelle – les traditionalistes chez les catholiques, les fondamentalistes chez les protestants, les orthodoxes pour les juifs – et la radicalité politique: l’intégrisme. La radicalité cultuelle est une option personnelle, une pratique privée sur laquelle personne n’a à se prononcer. La radicalité politique, en revanche, doit être source de débat. Nous avons tendance à confondre les deux, surtout quand il s’agit de l’islam. L’UOIF est porteuse d’une radicalité politique, l’intégrisme, et elle est en cela une organisation dangereuse, d’autant plus dangereuse qu’elle prétend incarner un islam majoritaire en France et en Europe. Si elle représentait vraiment un tiers des musulmans de France, comme son poids au CFCM le laisse croire, cela signifierait que, sur 3,5 millions de personnes potentiellement musulmanes en France, au moins 1 million seraient intégristes: c’est absurde! Il n’y a pas 1 million de sympathisants de l’UOIF en France.

Si l’UOIF pèse moins qu’on ne le croit au sein des musulmans de France, en quoi est-elle dangereuse?

D’abord parce qu’on lui confère artificiellement le pouvoir de représenter un tiers de la population musulmane en France, alors qu’elle regroupe 150 000 personnes au maximum. Ensuite, parce que les médias la surestiment: pour ses meetings annuels au Bourget, ils ont tendance à reprendre sans discuter les chiffres annoncés par l’UOIF: 3 000 participants en 1993, 30 000 en 1994, 75 000 en 2001, 130 000 en 2004. Lors du sacre de Nicolas Sarkozy au congrès de l’UMP, au Bourget, il y avait 40 000 personnes. Lorsque l’on compare les images du congrès de l’UMP et celles du congrès de l’UOIF, on ne peut que constater qu’il n’y a jamais eu 40 000 participants à ce dernier. D’ailleurs, le journal distribué gratuitement pendant les trois jours qu’a duré le rassemblement de 2005 n’a été tiré qu’à 15 000 exemplaires. Tout cela a des conséquences: quand Dominique de Villepin annonce sa volonté d’instaurer une formation complémentaire pour les 1 500 imams de France, il entend confier la moitié de cet enseignement à la Mosquée de Paris – en fait peu active – et l’autre moitié à l’UOIF, le troisième partenaire majeur du CFCM, la Fédération nationale des musulmans de France, n’ayant pas d’école. Cela implique qu’au moins 750 imams français vont passer entre les mains de l’UOIF, qui, jusqu’ici, n’en a jamais formé plus de 15 par an! On frise l’absurdité. Je préfère mille fois un imam arabophone qui s’est battu contre les islamistes algériens à un imam francophone formé par l’UOIF. D’abord, l’UOIF bloque toute discussion théologique en se référant uniquement à la doctrine des Frères musulmans. Elle a également une mainmise totale sur le Conseil européen de la fatwa – l’exécutif religieux de l’Union des organisations islamiques en Europe (UOIE), sorte de maison mère basée à Londres – qui émet des avis sur la manière dont les musulmans d’Europe doivent se comporter, des fatwas niant le droit des femmes, rejetant l’avortement, justifiant les attentats kamikazes.

Pourtant, l’UOIF se proclame moderniste. S’agit-il, comme vous le dénoncez, d’un double discours, lénifiant quand il s’adresse aux autorités et à l’opinion publique, radical quand il apostrophe ses militants?

Pour s’en convaincre, il suffit de se reporter à une déclaration d’Ahmed Jaballah, cofondateur de l’UOIF, qui siège toujours dans l’appareil directeur: «L’UOIF est une fusée à deux étages. Le premier étage est démocratique, le second mettra en orbite une société islamique.» Les dirigeants de l’UOIF ont des objectifs clairs et une stratégie de conquête. Cette organisation a des visées politiques en direction des pays arabo-musulmans. Dès sa création, l’UOIF a voulu faire de la France une base arrière: un lieu où des militants islamistes pouvaient trouver refuge et où l’on essaie de modifier le regard que porte l’opinion publique sur leurs pays d’origine. Mais l’UOIF prétend surtout mettre au pas les musulmans de France. Certaines associations affiliées au mouvement se donnent le droit de dire qui est un bon musulman et, donc, qui est apostat. Ce qui revient à jeter l’opprobre sur un individu ou une famille au regard d’une communauté. C’est d’autant plus effarant que ces gens-là ne sont pas théologiens – presque aucun des dirigeants de l’UOIF n’a fait d’études poussées en la matière – et ont une vision très étriquée de l’islam. Ils se contentent d’instrumentaliser la religion au profit d’un projet politique à visée réactionnaire: c’est ça, l’intégrisme. Par exemple, à Bordeaux, Tareq Oubrou, chef des imams de l’UOIF, a été évincé lors du débat sur le voile. Pourquoi? Parce qu’il reconnaît que le voile est une prescription, et non un commandement divin. Le seul hadith (d’Asma) faisant référence à l’obligation du voile pour les femmes n’est pas, selon Oubrou, «authentique». On peut faire de l’islam, comme de toutes les religions, le pire ou le meilleur. L’UOIF n’a pas choisi d’en faire le meilleur, loin de là.

Quelles sont ses références spirituelles et doctrinales?

Ce mouvement est généalogiquement problématique. L’UOIF a été créée en 1983 par des émules de deux formations islamistes. D’un côté, des fans de Rachid Ghannouchi, créateur du groupe islamiste tunisien Ennadha et disciple des Frères musulmans qui, expulsé de son pays et interdit de séjour en France, s’est réfugié en Angleterre en 1991. De l’autre, des admirateurs de Fayçal Mawlawi, un Frère musulman libanais qui a vécu en France, a participé à la fondation de l’Association des étudiants islamiques de France (AEIF) et est aujourd’hui responsable de Jamaat Islamiyya, une organisation terroriste au Liban.

Quels sont les personnages qui attestent d’un lien direct entre l’UOIF et les Frères musulmans?

Les premières brochures de l’UOIF traduites en français provenaient de la Leicester Foundation, qui diffuse essentiellement trois penseurs: Hassan al-Banna [fondateur des Frères musulmans, dans les années 1920, en Egypte], Sayyid Qotb [théoricien du djihad pour les Frères musulmans, pendu en 1966] et Mawdoudi [penseur pakistanais qui prônait l’instauration d’un Etat islamique dans le sous-continent indien]. Un autre personnage clef met en évidence le lien entre l’UOIF et les Frères musulmans: Youssef al-Qaradhawi, mentor des Frères musulmans et chef du Conseil européen de la fatwa et de l’institut de formation des imams de l’UOIF. De plus, le représentant de l’Union des organisations islamiques en Europe (UOIE), Ahmed al-Rawi, est l’ambassadeur officiel des Frères musulmans en Europe. D’ailleurs, quand on détaille l’organigramme de l’UOIE, on s’aperçoit que presque tous les cadres sont français, et membres de l’UOIF. Au moment de la crise des otages détenus en Irak, on a vu un reportage de TF 1 sur la mission de bons offices effectuée par une délégation du CFCM à Bagdad. Ce reportage comprenait une séquence éclairante: dans une mosquée, un responsable salafiste refusait de rencontrer la délégation et demandait pourquoi la France envoyait en émissaires des Frères musulmans!

Pourtant, l’UOIF se défend d’entretenir des liens directs avec les Frères musulmans?

Ça dépend où. Ses brochures rappellent ses connexions avec eux. Ainsi, dans un document intitulé «Critique pour une organisation musulmane», l’UOIF dénonce les «hérétiques» qui rejettent Ibn Taymiyya, Mohamed ibn Abdelwahab, Sayyid Qotb et Youssef al-Qaradhawi. Ces quatre théoriciens, qui constituent leurs seules références théologiques, comptent parmi les plus radicaux de l’islam fondamentaliste. Les deux derniers sont des Frères musulmans. Mais la preuve ultime vient des Frères musulmans eux-mêmes. Lorsqu’on demande aux Frères égyptiens: «Qui sont vos représentants en Europe?», ils répondent: «Le Conseil européen de la fatwa.» Plus édifiant encore, dans un accès de naïveté ou de franchise, Farid Abdelkrim, ancien président des Jeunes Musulmans de France, une association proche de l’UOIF, raconte que la première chose qu’on lui a enseignée quand il est entré à l’UOIF, c’est la pensée de Hassan al-Banna? A plusieurs reprises, des dirigeants de l’UOIF ont déclaré publiquement: «Le Coran est notre Constitution.» C’est textuellement la devise des Frères musulmans!

Qui est Youssef al-Qaradhawi, que vous décrivez comme le mentor de l’UOIF?

Il est l’un des rares Frères musulmans d’aujourd’hui à être théologien. Il a consacré sa thèse à la zakat, l’aumône légale en islam, et a trouvé le moyen de rendre islamiquement correct le prêt, ce qui permet aux gens du Golfe de faire des affaires alors que l’islam – comme le christianisme des premiers temps – interdit l’usure. Au lieu d’emprunter de l’argent pour un produit, un musulman demande à la banque d’acheter le produit et de le lui revendre plus cher en mensualités. Le différentiel équivalant à peu près aux intérêts qu’aurait payés un client dans une banque non musulmane. A la tête d’une fortune colossale, Al-Qaradhawi est le conseiller religieux de la plupart des grandes banques islamiques dans le monde. Prédicateur télé sur la chaîne Al-Jazira, il prêche un islam très rigoureux et radical politiquement. Aujourd’hui, Al-Qaradhawi est président du Conseil européen de la fatwa et guide spirituel tout à la fois de l’UOIF et de Tariq Ramadan. Il se considère en Europe comme en terre de mission.

Quels sont les liens de l’UOIF avec l’Union des organisations islamiques en Europe (UOIE)?

C’est la maison mère, dont l’UOIF a besoin pour émettre des fatwas concernant les musulmans européens qui, en France, tomberaient sous le coup de la loi. Les fatwas édictées par l’UOIE ne concernent d’ailleurs que les musulmans d’Europe et ne peuvent pas être prises en compte dans les pays islamiques. Autrement dit, penser que le conseil européen de la fatwa (son instance religieuse) pourrait offrir un modèle modernisé pour les musulmans du monde est un contresens. Au sein de ce conseil, les théologiens se permettent même de tenir des propos qu’ils n’oseraient jamais prononcer dans leurs pays d’origine. Aucune instance islamique dans le monde – ni Al-Azhar (Egypte), ni Fès (Maroc), ni Qom (Iran) – n’a émis une fatwa pour soutenir les attentats kamikazes. Le Conseil européen de la fatwa, lui, l’a fait (le 28 juillet 2003, à Stockholm), en disant qu’il ne fallait plus appeler ces actions des «attentats suicides» mais des «gestes de martyrs», parce que les «fils de Sion» – s’agit-il des Israéliens ou de tous les juifs? – sont «des soldats». Pour le Conseil européen de la fatwa, aucun fils de Sion ne peut être considéré comme un civil! Là, nous ne sommes plus dans le soutien, mais dans l’incitation au terrorisme!

Quelle est la teneur des discours de l’UOIF concernant la vie sociale en Europe?

Il y a un double discours. Sur la laïcité, l’UOIF se déclare «100% d’accord avec la loi», mais des membres ont assuré le service d’ordre des manifestations contre l’interdiction du voile à l’école et dénoncé la loi sur le plateau d’Al-Jazira, allant même jusqu’à affirmer que les femmes musulmanes n’avaient pas le droit de porter le voile dans les rues de Paris? Bref, ils sont d’accord avec la loi sur la laïcité, à condition qu’elle autorise le port du voile à l’école! Double discours aussi sur l’antisémitisme: l’UOIF avait par exemple promis au Crif de retirer de la vente une cassette où l’un de ses prédicateurs, Hassan Iquioussen, tenait des propos antisémites. Huit mois plus tard, cette cassette était toujours diffusée par les librairies de l’UOIF. En revanche, sur la mixité, le statut des femmes, les relations avec les non-musulmans, leur discours est clair. Des prédicateurs de l’UOIF comme Iquioussen proscrivent la mixité, y compris sur le Web: il est interdit à un garçon de communiquer avec une femme par Internet. A ce sujet, Iquioussen dit: «Tu crois que tu es seul avec elle, parce que c’est un dialogue à 500 kilomètres de distance, mais en réalité vous êtes trois: vous deux et le diable.» D’autres prêches recommandent aux musulmans de ne pas se mêler aux non-musulmans, de se méfier de «l’intégration par le jambon», un péché. Un certain nombre de cassettes émanant de l’UOIF interdisent aussi l’avortement, alors que l’islam l’autorise dans certains cas. Là encore, ils jouent les théologiens, alors qu’ils ne sont que des politiques voulant mettre la femme sous tutelle.

L’UOIF, qui fédère des associations de jeunes, d’étudiants, de femmes, n’a-t-elle pas un vrai poids social?

Ses dirigeants cherchent avant tout à apparaître auprès des pouvoirs publics comme ceux qui quadrillent le terrain. C’était particulièrement flagrant en 2003, juste avant les élections du CFCM. Les Etudiants musulmans de France (EMF) étaient très actifs, notamment en distribuant des repas aux étudiants des cités U. Une fois les élections passées, ils ont disparu de nombreux campus. De son côté, la Ligue française de la femme musulmane édite un journal, Le Petit Musulman, distribué aux enfants dans les cours d’enseignement religieux, qui ne présente que la pensée des Frères musulmans. La plupart des associations n’ont pas de véritable existence et, quand elles en ont, elles diffusent des valeurs peu compatibles avec une société laïque et démocratique.

Donc, le CFCM s’appuierait sur une organisation radicale et très minoritaire au sein des musulmans, au risque de lui donner un prestige démesuré?

La République a exigé, par le biais du CFCM, que des musulmans libéraux aillent boire le thé une fois par semaine avec des musulmans radicaux. Dans cette structure, l’UOIF n’a jamais reculé sur aucun de ses principes. En revanche, on a régulièrement demandé à Dalil Boubakeur, recteur de la Mosquée de Paris et président du CFCM, de lire les communiqués corédigés avec l’UOIF. En fait, cette organisation a déjà pris le pouvoir au sein du CFCM: dès le départ, il était convenu que Fouad Alaoui, secrétaire général de l’UOIF, en aurait la vice-présidence. Enfin, on a sacrifié 3,5 millions de musulmans aux ambitions de la frange la plus politiquement radicale. Comme le mode de scrutin de renouvellement pour le CFCM n’a pas changé, l’UOIF devrait encore tirer son épingle du jeu lors des prochaines élections, compte tenu du fait qu’elle a continué à acquérir des mètres carrés. Alors qui, de la République ou de l’UOIF, a gagné?

propos recueillis par Jacqueline Remy et Boris Thiolay

http://www.lexpress.fr/actualite/societe/religion/la-face-cachee-de-l-uoif_486103.html#WlFb8cQLwqA06PFb.99

On banalise ici ce que l’on combat ailleurs

Soheib Bencheikh,mufti de Marseille

«En concédant à l’UOIF une place prépondérante dans le Conseil français du culte musulman (CFCM), le ministère de l’Intérieur a pris un gros risque. On a choisi de privilégier une frange minoritaire très revendicative qui cherche à politiser l’islam, au détriment d’une très grande majorité de musulmans qui souhaitent vivre leur foi de manière apaisée dans le cadre de la République. Ainsi, une instance officielle comme le CFCM sert de foyer à des islamistes qui veulent peser sur les lois françaises et ne cessent de critiquer les pays musulmans où ils sont pourchassés. C’est incroyable: les Frères musulmans n’ont pas de vitrine officielle en Egypte ni au Maroc, mais en France, si! On banalise ici ce que l’on combat ailleurs. Quels sont les objectifs de Youssef al-Qaradhawi, le maître penseur de l’Union des organisations islamiques en Europe? Il veut restaurer le califat dans les pays musulmans et bloquer tout effort d’adaptation pour les musulmans vivant en Europe! Ces gens veulent importer un islam rigoriste et fermé. C’est précisément pour cela que les mécènes des pays du Golfe les financent. Aujourd’hui, le CFCM n’est qu’un enjeu de pouvoir où l’on discute de tout, sauf de spiritualité musulmane. Le prochain scrutin pour le renouvellement du CFCM n’y changera rien. Il serait plus légitime de s’appuyer sur le réseau des grandes mosquées ainsi que sur des personnalités qualifiées en matière de culte qui soient véritablement éprises des principes de notre République et de notre vécu commun.»
Propos recueillis par Boris Thiolay
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Les «lepénistes» de l’islam

Il règne un drôle de consensus allant des altermondialistes à l’UMP : intégrer les intégristes serait le seul moyen de favoriser… l’intégration. Car ce sont bien des intégristes ­ et non les musulmans progressistes ­ à qui Pierre Khalfa ou Nicolas Sarkozy veulent faire plus de place, que ce soit au sein du FSE (Forum social européen) ou du CFCM (Conseil français du culte musulman). Et c’est bien là tout le problème.

Nicolas Sarkozy avait promis de ne pas laisser les intégristes s’asseoir à la table de la République. C’est pourtant bien ce qu’il a fait en mariant de force musulmans laïques et musulmans intégristes au sein du CFCM, quitte à laisser l’UOIF (Union des organisations islamiques de France) et la FNMF (Fédération nationale des musulmans de France) devenir les représentants de l’islam de France à jeu égal avec la Mosquée de Paris : «Je suis convaincu que lorsqu’un « radical » est intégré dans une structure officielle, il perd de sa radicalité car il devient partie prenante du dialogue.» Faux pari. Le dialogue avec les intégristes finit toujours par leur profiter. Et ils le savent.

Pierre Khalfa fait le même raisonnement. Dans le Rebond publié le 11 novembre dernier, il affirme qu’intégrer l’«islam politique» est une façon de mettre la radicalité islamique au service de l’altermondialisation. Pour mieux balayer les éventuelles réticences, il rappelle que le christianisme politique ­ des associations comme le CCFD (Comité catholique contre la faim et pour le développement), Témoignage chrétien ou Golias ­ a déjà toute sa place au sein de ce mouvement. Alors pourquoi pas des musulmans politiques ? Cette question n’aurait effectivement rien de choquant si Khalfa prônait l’intégration de mouvements musulmans politiques laïques et progressistes comparables aux «cathos de gauche» en question. Malheureusement, ceux qu’il présente comme de simples «musulmans politiques» ne sont absolument pas l’équivalent de la «théologie de la libération» ou des Jeunesses ouvrières chrétiennes… Mais des musulmans intégristes en guerre contre l’islam moderne et progressiste.

A-t-il seulement lu la propagande de l’UOIF, de Tariq Ramadan, de Présence musulmane, du cmf (Collectif des musulmans de France) et de l’UJM (l’Union des jeunes musulmans), les associations à qui il veut faire tant de place au sein de l’altermondialisation ? Moi oui. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que je n’ai pas été frappée par leur foi dans le progrès, l’égalité ou la laïcité. Les militants de l’UJM, de Présence musulmane et du Collectif des musulmans de France sont effectivement très investis dans l’organisation des forums altermondialistes mais ils sont néanmoins antiféministes, homophobes, pudibonds et réactionnaires. Il s’agit moins pour eux de devenir des altermondialistes à part entière que de tisser ce que Tariq Ramadan appelle des «sphères de collaboration», c’est-a-dire des alliances au service de l’islam politique réactionnaire. «La collaboration, ce n’est pas le mariage !» rappelle-t-il à ses troupes, traumatisées à l’idée de se dissoudre dans la culture occidentale non islamique. Il suffit de lire les textes de Présence musulmane ou des éditions Tawhid pour s’en convaincre : le risque est nul. Le mépris de ces groupes pour les musulmans progressistes et laïques ­ que Ramadan appelle joliment des «musulmans sans l’islam» ­ n’a pas changé d’un pouce depuis qu’ils militent «à gauche». Ce qui ne veut pas dire qu’ils ne cherchent pas des cautions de «gauche» pour continuer à mener ce combat contre l’islam progressiste et moderniste…

Tawhid, qui publie d’ordinaire des livres uniquement intégristes, a volontiers publié un livre intitulé les Musulmans face à la mondialisation libérale, où le nom de Pierre Khalfa apparaît enfin aux côtés de Tariq Ramadan. Belle caution et beau dialogue de sourds. Car contrairement à ce qu’espère sans doute Khalfa, les islamistes formés par les Frères musulmans ne changeront jamais au contact des altermondialistes. En revanche, avez-vous noté combien le mouvement antiraciste et altermondialiste a changé depuis que des intégristes y militent ? L’antisémitisme n’est plus si mal vu. On ne milite plus contre le racisme mais contre l’«islamophobie». Les nouvelles féministes portées aux nues sont celles qui portent le voile. Les autres, celles qui se battent contre le sexisme des intégristes (musulmanes ou non), sont traitées de «féministes racistes». Parmi les tables rondes organisées en partenariat avec des islamistes au dernier FSE de Londres, l’une d’elles a battu tous les records : celle sur le «hijab et le droit de choisir».

La France y fut décrite comme une dictature raciste et Bernard Cassen, président d’Attac, s’est fait huer pour avoir seulement voulu défendre la laïcité. Ne parlons pas des laïques du monde arabo-musulman, qui ne peuvent plus prendre la parole sans se faire rappeler à l’ordre par des intégristes !

Non ce n’est pas l’islam politique progressiste qui a trouvé sa place au sein de l’altermondialisation… Ce sont les «lepénistes» de l’islam que l’altermondialisation vient d’accueillir en son sein avec tant de complaisance. Au nom de la lutte prioritaire contre l’impérialisme américain et le sionisme. Au risque de trahir les musulmans progressistes et laïques que ces intégristes combattent. Tout ça pourquoi ? Quel est donc ce différentialisme raciste qui empêche certains progressistes d’exercer leur esprit critique envers l’intégrisme musulman comme ils savent si bien le faire envers l’intégrisme chrétien ? Et surtout, peut-on vraiment rêver d’un monde meilleur en s’alliant avec des totalitaires ?

La fracture que nous vivons est aussi grave que celle posée par le stalinisme. Personne ne peut regarder au plafond et attendre que cela se passe. Il est temps de dire non. Non à la collaboration avec l’intégrisme, d’où qu’il vienne. Pour un monde plus juste, plus libre, plus égalitaire et plus laïque.FOUREST CarolineCaroline Fourest, animatrice de la revue ProChoix. Dernier livre paru: Frère Tariq : discours, stratégie et méthode de Tariq Ramadan, Grasset, 426 pp. 19,50 Euros.21Libération21 DÉCEMBRE 2004 À 03:34

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Tariq Ramadan : Frère ou pas Frère ?

Il m’est arrivé d’entendre Tariq Ramadan nier qu’il était Frère musulman. Par exemple sur le plateau de l’émission Campus où je venais de le décrédibiliser en citant un extrait de son cours sur son grand-père. « Je ne suis pas Frère musulman ! » a-t-il esquivé juste avant la fin de l’émission. « Je n’ai aucun lien organique avec les Frères musulmans », déclare-t-il volontiers dans la presse.

Comme si les Frères étaient un parti dont on avait la carte.

Comme si cette absence de lien organique le disculpait de réhabiliter et d’enseigner la pensée de son grand-père – sans aucun recul ni esprit critique –, aux musulmans européens. « Il faut arrêter avec ces fantasmes, a-t-il déclaré au Nouvel Observateur. Je suis indépendant, j’ai des différends doctrinaux avec les Frères, même si un de mes oncles, Al-Islam al-Banna, est un des membres de la direction de ce mouvement. Mais vous savez, les Frères ne sont pas une organisation homogène. Il y a des courants, des sous-courants… »[1] Les Frères abritent effectivement plusieurs écoles en leur sein. Mais il faut bien comprendre que ces divergences concernent la méthode et jamais les objectifs.

Il est tout à fait possible que certains Frères musulmans jugent les méthodes de l’héritier un peu trop modernes à leur goût. Cela ne fait pas de Tariq Ramadan un musulman moderniste !

Tariq Ramadan diffuse l’islamisme qu’il a reçu en héritage partout où il passe. Ce qui fait de lui l’un de ses ambassadeurs, d’autant plus dangereux qu’il est insaisissable et prétend être autonome. Antoine Sfeir, fondateur des Cahiers de l’Orient et auteur de plusieurs ouvrages sur l’islamisme, l’un des premiers à avoir souligné le double discours de Tariq Ramadan, ne s’y trompe pas : « Pour moi, il ne fait aucun doute qu’il est un des personnages clefs de la confrérie ».[2] Richard Labévière, journaliste à RFI et auteur de plusieurs ouvrages sur le terrorisme islamiste, confirme. En avril 1998, lors d’un voyage au Caire, il a interviewé le chef de la confrérie, le Guide Machhour. Ce dernier lui a confirmé que l’appartenance aux Frères ne se posait pas en termes de « membre » ou « pas membre » mais d’adhésion à une pensée, avant d’ajouter à propos de Tariq Ramadan et de son frère aîné : « L’action d’Hani et Tariq s’inscrit fidèlement dans la tradition la plus pure des Frères musulmans. »

[1] Serge Raffy, « Le vrai visage de Tariq Ramadan », Le Nouvel Observateur du 29 janvier-4 février 2004.

[2] Entretien avec Antoine Sfeir, le 29 décembre 2003.

Extrait de Frère Tariq, Grasset, 2004

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Mohamed Sifaoui porte plainte

Dans un communiqué rendu public dès le 27 Novembre 2004, et largement relayé les jours suivants par plusieurs médias, l’Union des Organisations Islamiques de France (UOIF), membre du Conseil Français du Culte Musulman (CFCM), demandait en substance à la chaîne publique France 2 de « déprogrammer » un film sur Tariq Ramadan que j’ai réalisé pour le compte de l’émission « Envoyé Spécial« .

Le communiqué de l’UOIF précisait que sa demande était motivée par le fait que j’étais un homme « connu pour son hostilité contre les symboles de la pratiques musulmanes« . Cette phrase qui pourrait paraître a priori anodine pour un non-musulman comporte un sens extrêmement lourd.

Si une telle affirmation est d’abord fausse, elle peut incontestablement entraîner pour moi des conséquences très graves puisque elle me décrit ni plus ni moins comme apostat. En effet, prétendre que je serais « connu pour [mon] hostilité contre les symboles de la pratique musulmane« , c’est dire que j’aurais renoncer à l’islam, ma religion. C’est là, la définition même de l’apostasie. Or, certaines références théologiques de l’UOIF comme Youssef Al-Qaradaoui rappelle dans une contribution sur le site internet « islamophilie.org » datée du 30 décembre 2002 que « les juristes de l’Islam sont unanimement d’avis que l’apostat mérite une peine – même s’ils peuvent diverger sur sa nature. Leur grande majorité estime que cette peine est la peine de mort. C’est l’avis des quatre écoles de jurisprudence islamique, voire des huit écoles« . Le même Al-Qaradaoui explique dans son texte qu’il y aurait plusieurs types d’apostasie dont ce qu’il qualifie « d’apostasie intellectuelle » qui, selon lui, s’exprime à travers différents supports médiatiques.

Par ailleurs, l’imam Nawawi, l’une des références théologiques du monde musulman estime que « L’apostasie consiste à abjurer l’islam – en sortir – par l’intention, les mots, les actes, le fait de nier, ou encore par des propos qui ont été dit en plaisantant, par rejet ou par contradiction ou en y croyant« . Cette définition correspond à l’affirmation de l’UOIF à mon endroit puisque celui qui serait « hostile aux symboles de la pratique musulmane » est forcément quelqu’un qui abjure la religion musulmane.

Dans cet ordre d’idées, étant décrit publiquement par l’UOIF comme étant quelqu’un qui serait « hostile aux symboles de la pratique » de sa propre religion, sous-entend que j’aurais renoncé à l’islam et par conséquent passible au regard de certaines interprétations de la loi islamique de la peine de mort.

Etant journaliste et réalisateur, je me rends souvent dans des pays musulmans, il m’arrive d’aller réaliser des reportages dans des Etats théocratiques appliquant la charia. Quel sort pourrait m’être réservé dans un pays islamiste où les dirigeants ou la population auraient pris connaissance de l’accusation de l’UOIF ?

Au regard de ce qui précède, j’ai décidé de poursuivre l’UOIF et son secrétaire général Fouad Allaoui, signataire du communiqué devant les tribunaux de la République.

Par ailleurs, j’ai officiellement écrit à MM Le Président de la République pour l’informer de ce grave précédent, le Ministre de l’Intérieur pour lui demander de prendre les mesures nécessaires pour renforcer ma sécurité et au Président du CFCM, Dalil Boubekeur, pour lui demander de dénoncer et condamner publiquement l’odieux communiqué de l’UOIF.

Je tiens à travers ce communiqué prendre à témoin l’ensemble de la presse française et internationale et à travers elle l’ensemble de l’opinion publique afin que cessent les intimidations à l’égard des journalistes ou intellectuels qui critiquent les islamistes ou leurs organisations. D’autre part, j’informe l’opinion publique qu’une plainte va être déposé à la suite des insultes et des menaces que j’ai subies au niveau de la librairie Al-Tawhid au cours de la réalisation du film sur Tariq Ramadan.

L’année dernière, des journalistes préparant un documentaire pour Canal + ont été agressés par des islamistes et leur leader, considéré pourtant par certains comme « respectable ». Cette affaire a été passée sous silence. Je n’accepterais pas que l’intégrité physique d’un journaliste ou d’un quelconque citoyen soit menacée et passée par pertes et profits exceptionnels. C’est la raison pour laquelle, j’utiliserai tous les moyens légaux et civilisés pour que justice me soit rendue dans cette affaire que je considère très grave.

Mohamed Sifaoui

COMMUNIQUÉ DE PRESSE du 6 décembre 2004

L’UOIF demande à France 2 de déprogrammer un reportage sur Tariq Ramadan

L’Union des organisations islamiques de France (UOIF) a demandé samedi à France 2 de déprogrammer un reportage « aux allures de procès d’intention » sur l’intellectuel suisse musulman Tariq Ramadan que la chaîne française s’apprête à diffuser jeudi 2 décembre.

Dans un communiqué, l’UOIF souligne que ce reportage est « réalisé par Mohamed Sifaoui, connu pour son hostilité contre les symboles de la pratique musulmane ». Selon l’UOIF, le même reportage a été déprogrammé le 24 septembre dernier par la Télévision suisse romande (TSR), à laquelle il avait été préalablement proposé, « au regard du manque d’objectivité qui a guidé son réalisateur ».

« L’UOIF dénonce et condamne cette campagne de dénigrement cautionnée et portée aujourd’hui par une chaîne publique dont la mission d’information est compromise par la diffusion de ce reportage aux allures de procès d’intention », selon le texte.

« L’UOIF demande donc, au nom de la déontologie qui a guidé la TSR dans sa décision, la déprogrammation de ce sujet et d’encourager par ce geste la rigueur journalistique dans la recherche de la vérité », conclut le communiqué.

PARIS, 27 nov 2004 (AFP) © 2004 AFP Médias-islam