Le Qatar et son drôle de prédicateur

Le Qatar et son drôle de prédicateur
Le Qatar et son drôle de prédicateur
30.03.2012 Caroline Fourest
Youssef Al-Qaradaoui était attendu comme le messie au congrès annuel de l’Union des organisations islamiques de France (UOIF). Cette mouvance sous tutelle idéologique des Frères musulmans a considérablement élargi son audience depuis sa reconnaissance institutionnelle par Nicolas Sarkozy au sein du Conseil français du culte musulman (CFCM). Leur mentor vient régulièrement en France. Ce ne sera pas le cas cette année. En raison du contexte dramatique et de l’alerte publique lancée par le journaliste Mohamed Sifaoui. Sous pression, les autorités françaises ont dû le déclarer persona non grata.
Est-il, comme le décrit le communiqué de l’UOIF, un « homme de paix et de tolérance », ou bien un prédicateur incitant à la haine ? Il suffit d’écouter son émission sur la chaîne Al-Jazira ou de lire ses livres pour se faire une idée. De fatwa en consigne, Youssef Al-Qaradaoui justifie de battre sa femme si elle se montre insoumise, admet que l’on puisse brûler les homosexuels pour « épurer la société islamique de ces êtres nocifs », et autorise les attentats kamikazes.
Il est convaincu que le « seul dialogue avec les juifs passe par le sabre et le fusil »et se félicite qu’Hitler ait su les « remettre à leur place ». Avant de poursuivre :« C’était un châtiment divin. Si Allah veut, la prochaine fois, ce sera par la main des croyants (musulmans). » Il se montre tout aussi impitoyable envers les « ennemis de l’islam » et autorise à les « tuer ». Autant dire que Mohamed Merah aurait approuvé.
Malgré ces sermons, des journalistes et des chercheurs complaisants qualifient parfois le téléprédicateur de « centre en islam », voire de « juste milieu ». Ce qui dénote une vision pour le moins paternaliste et caricaturale de la religion musulmane.
A moins qu’elle ne témoigne d’une forme de bienveillance envers son parrain : le Qatar, avec qui l’UMP, des politiques français et des investisseurs entretiennent les meilleures relations. Le petit émirat s’y connaît en lobbying, mais il présente surtout l’avantage d’offrir un partenaire arabe indispensable lorsque la France et les Etats-Unis souhaitent défaire – à juste titre – des tyrans comme Mouammar Kadhafi ou Bachar Al-Assad. D’où l’ambiguïté, complexe à décrypter, du rôle joué par le Qatar.
D’un côté, il contribue au « printemps arabe » et à la démocratisation, nécessaire pour que les théocrates cessent d’apparaître comme la seule alternative possible aux dictateurs.
De l’autre, il finance les mouvements islamistes capables de profiter de cette démocratisation. Non pas les salafistes les plus caricaturaux (plutôt financés par des mécènes wahhabites), mais les plus stratèges. Comme le Front islamique du salut (FIS) algérien ou Ennahda en Tunisie.
Ces derniers ne veulent pas imposer la charia comme loi civile par la force, mais convaincre de cette nécessité, après avoir gagné la bataille culturelle contre la sécularisation. Reste que ce plan en « étapes » – credo des Frères musulmans – passe par le combat contre les musulmans laïques. Aucun calcul de « realpolitik » ne devrait conduire à les abandonner.
Ne parlons pas de l’islam de France, où rien ne justifie de considérer M. Qaradaoui et ses amis de l’UOIF comme un « juste milieu ». A moins de vouloir faire le jeu de l’intégrisme sous prétexte de lutter contre le djihadisme.
 Caroline Fourest
LE MONDE | 30.03.2012

Le mur du Caire doit tomber

La révolution fait toujours peur. Celle du monde musulman réjouit autant qu’elle inquiète. Tout le monde pressent son caractère historique. Les uns s’enthousiasment sans penser à demain. D’autres redoutent le changement sans penser aux peuples. Quand l’actualité rejoint l’histoire, personne ne peut prédire la page que nous lirons demain. Cet élan peut déboucher sur une démocratisation et une sécularisation durable comme sur de nouvelles théocraties, déstabiliser le Proche-Orient comme pousser à la paix, raviver l’internationale islamiste comme la démoder.

Nous vivons un tournant comparable à la chute du mur de Berlin. Avec le même espoir et mille incertitudes. A l’époque, des ambassades s’accommodaient fort bien du glacis soviétique. Stable. Une vraie patinoire. Le fendre, c’était prendre un risque. Nous vivons désormais dans un monde multipolaire agité, où la liberté n’est pas allée sans poussée de fièvre, mafieuse, terroriste ou nationaliste. Mais qui regrette le mur de Berlin ?

Il y a peu de chances que nous regrettions ces régimes qui vont tomber. Quand bien même le pire en profiterait.

C’est la crainte exprimée par Benjamin Nétanyahou. Son inquiétude serait plus convaincante s’il avait su profiter de la « stabilité » de l’Egypte pour faire avancer le processus de paix. Au lieu de refuser toutes les concessions faites par l’Autorité palestinienne. Résultat, le processus de paix est enterré, l’Autorité palestinienne discréditée, le Hamas revigoré et la gauche israélienne au fond du trou. En quoi cela pourrait-il être pire ? Le conflit du Proche-Orient pourrit la géopolitique depuis trop longtemps. Il a perdu le droit de justifier qu’on diffère, en plus, la démocratisation arabe.

D’autant que, à part la stabilité, on ne voit plus bien la différence entre ces régimes et des théocraties. A force de vouloir couper l’herbe sous le pied des islamistes, leurs politiques sont tout aussi liberticides. A l’ONU, l’Egypte de Moubarak mène la guerre à la « diffamation des religions ». Dans son pays, le régime fait la chasse aux blogueurs critiquant l’Islam, à ses minorités sexuelles, et protège bien mal ses minorités religieuses. Evidemment, un régime intégriste serait pire. Mais, au moins, l’opposition égyptienne laïque pourrait s’organiser pour résister. Au lieu de devoir faire front avec les islamistes contre un régime intégriste qui ne dit pas son nom. Voilà pourquoi il faut souhaiter le changement. Pour avancer.

Cela n’interdit pas de redouter le rôle joué par les Frères musulmans en cas de démocratisation. Nous parlons d’une internationale d’inspiration totalitaire. Sa stratégie, mise au point dans les années 1930 par Hassan Al-Banna, lui a permis de gangrener l’Egypte et de se faire des alliés partout, grâce à un sens de la stratégie très élaboré. Une fois le verrou sauté, ils s’organiseront pour appliquer leur slogan de toujours : « Le Coran est notre Constitution. » En jurant sur la démocratie, ou même sur la Bible s’il le faut… Mais c’est là que les pessimistes peuvent se tromper, s’ils ne tiennent pas compte du contexte.

Nous ne sommes plus en 1979. La révolution islamiste a beaucoup déçu. Les jeunes Arabes connectés à Internet ont vu les vidéos de ces jeunes Iraniens massacrés par les sbires d’Ahmadinejad. Ils s’identifient plus à eux, ou aux jeunes Tunisiens, qu’aux « barbus ». Dans les rues, les quelques « Allah akbar »sont noyés par des cris de « liberté ». Aucun régime ne pourra plus ni les censurer ni les couper du monde.

Enfin et surtout, nous avons changé de génération. Le monde de la décolonisation a été celui du désenchantement et de la frustration. Cette crise identitaire a nourri le fatalisme et le fanatisme. Cette page se tourne enfin. Regardez, écoutez, tous ceux qui vous disent : « Je suis enfin fier d’être arabe. » Cette fierté retrouvée peut tout changer.

Caroline Fourest

Le Monde, samedi 5 février 2011

Séculariser puis démocratiser

Faut-il souhaiter des élections libres lorsqu’un régime totalitaire menace de triompher par les urnes ? L’élection peut-elle servir à donner les clés d’une démocratie imparfaite aux ennemis de la démocratie ? C’est le dilemme récurrent du monde arabo-musulman. Il s’est posé de façon dramatique en Algérie. Il se pose à la veille de chaque élection en Egypte. S’il était simple à résoudre, il y a longtemps qu’on l’aurait tranché. En théorie, deux tentations abstraites s’affrontent. Celle de la démocratie angélique et celle de la démocratie cynique.

L’angélique croit pouvoir réduire l’alpha et l’oméga de la démocratie au fait d’organiser des élections libres. Sans se soucier du résultat. Peu importe que ces élections portent au pouvoir des tyrans, des fascistes… qui ne rendront pas les clés. C’était le danger lorsque le Front islamique du salut (FIS) menaçait de gagner les élections en Algérie. C’est celui que fait peser la victoire d’un mouvement comme les Frères musulmans en Egypte. Leur visage avenant, le fait qu’ils soient martyrisés par le régime égyptien ne doivent tromper personne. Pour eux, la démocratie n’est qu’un moyen… En vue d’achever une révolution culturelle intégriste à vocation expansionniste et totalitaire.

Les partisans du moindre mal sont prêts à tout pour leur barrer la route. Quitte à soutenir des gouvernements cyniques ? Sous prétexte de faire barrage, les régimes arabes bâillonnent aussi bien les intégristes que les démocrates laïques. Comme Mohamed El-Baradei, empêché de se présenter à l’élection présidentielle. Ce qui ferme la porte à toute alternative réelle, donc à la démocratie.

Comment en sortir ? La recette magique n’existe pas. Seul le poison est bien connu. Tenter la démocratie sans avoir au préalable sécularisé, comme en Algérie, mène à la dictature religieuse ou à la guerre civile. Séculariser tout en tardant à démocratiser, comme en Turquie, n’évite pas une poussée islamiste, mais sur un mode plus contenu. Son effet semble plutôt démocratique. Même si le risque de voir le gouvernement islamiste turc défaire les contre-pouvoirs laïques, militaires et judiciaires, est loin d’être écarté… Ce processus explique pourquoi l’islamisme de l’AKP (Parti de la justice et du développement) est incontestablement moins dangereux que celui des Frères musulmans en Egypte.

C’est aussi une question de calendrier géopolitique. Dans le puzzle des nations, l’Egypte est un foyer historique de l’intégrisme sunnite. Si son triomphe avait lieu avant l’écroulement du régime théocratique iranien, la victoire électorale des Frères musulmans égyptiens pourrait stimulerl’internationale islamiste et encourager la surenchère. Après, elle peut se limiter à la scène nationale et prendre le chemin d’un islamisme à la turque. A condition qu’entre-temps l’Egypte se soit sécularisée… Ce qui est loin d’être encouragé.

Les observateurs extérieurs doivent accepter la complexité de ce mécanisme s’ils veulent y contribuer sans jouer aux apprentis sorciers. Il n’y a pas à choisir entre un régime autoritaire et un mouvement totalitaire. Le premier se sert de la menace intégriste pour différer la démocratie. Le second prétend incarner l’alternative, mais ne rêve que de dictature au nom de la charia. Etouffés entre les deux, les démocrates laïques sont les seuls à mériter notre solidarité.

Pour les soutenir, il faut accepter que la référence à une valeur supérieure à la démocratie – la théocratie – puisse servir à disqualifier un candidat ou un parti intégriste. Tout en veillant au respect absolu des libertés politiques en dehors de cette restriction. Dans l’espoir que les citoyens du monde arabo-musulman aient un jour un autre choix… que la peste ou le choléra.

Caroline Fourest 
Paru dans Le Monde.

Ramadan face à Villiers : le choc des intégristes

Le face à face orchestré sur Ripostes par Serge Moati entre Tariq Ramadan et Philippe de Villiers a été tel qu’on pouvait s’y attendre : une passe d’armes inaudible et caricaturale accréditant dangereusement l’idée du choc des civilisations. Le seul message délivré par ce moment de télévision étant l’image physique de ces deux hommes, devenus pour l’heure l’incarnation des deux seules postures possibles.

D’un côté, un intégriste chrétien maniant les approximations, les amalgames, usant du complotisme pour agiter la peur envers l’islam (allant jusqu’à dire que Ramadan tirait les ficelles des émeutes !). Et de l’autre, un intégriste musulman esquivant sans mal les escouades mal portées, et n’ayant aucune difficulté à apparaître comme le camp de la raison. Malgré ce regard, qui le trahit désormais. De fait, il combat le modernisme tout autant que Philippe de Villiers. Simplement, l’un le fait au nom de la foi chrétienne et l’autre au nom de la foi musulmane.

J’aurais eu des questions embarrassantes à poser à ces deux hommes.

Au lieu de demander pour la millième fois à Tariq Ramadan pourquoi il a osé proposer un « moratoire sur la lapidation » (ce qui est l’une de ses prises de positions les plus progressistes), au lieu de tomber dans le panneau de vouloir lui faire dire qu’il est contre les châtiments corporels (encore heureux, il n’est ni un taliban ni un salafiste littéraliste mais un réformiste salafiste !), je lui aurais tout simplement demandé de nous dire pourquoi il enseigne à ses fidèles que Hassan al-Banna, le fondateur de l’islam politique totalitaire, est le « plus grand réformateur » de l’islam…

Quant à Philippe de Villiers, qui se drape dans le manteau de la République, j’aurais aimé lui rappeler que son numéro deux, Guillaume Peltier, a fait ses armes dans des groupuscules intégristes chrétiens et que lui-même a écrit une lettre « aux coupeurs de tête » pour célébrer — à sa manière — le bicentenaire de la révolution française…

En réalité, malgré les apparences, Tariq Ramadan et Philippe de Villiers ont beaucoup de points communs. De même qu’il faut arriver à refuser ceux qui voudraient nous pousser soit dans le camp de Ben Laden soit dans celui de Bush, il est temps de dire que le débat public français mérite mieux que Tariq Ramadan face à Philippe de Villiers.

Caroline Fourest

Pour en savoir + sur Tariq Ramadan

«Mieux vaut les associer que les écarter»

Franck Frégosi, chercheur au CNRS s’exprime sur l’UOIF. Il ne nie pas leur affiliation aux Frères musulmans mais pense qu’il vaut mieux les intégrer.

«L’UOIF est incontestablement le représentant des Frères musulmans en France. Elle incarne le canal historique de cette mouvance, même si, aujourd’hui, ses dirigeants veulent faire oublier cette filiation embarrassante. La mise en place du Conseil français du culte musulman, en mai 2003, a largement profité à l’UOIF: ses dirigeants sont devenus des interlocuteurs directs des pouvoirs publics. Ils ont acquis une forme de légitimité. Mais il valait mieux les associer à ce processus de consultation que de les en écarter. Désormais, ils n’ont plus le loisir de critiquer en permanence la gestion de l’islam en France: ils sont partie prenante à celle-ci. Ils ont les mains dans le cambouis.

L’UOIF fonctionne comme un lobby religieux qui veut peser dans le débat social. C’est en quelque sorte une grande mutuelle islamique, qui cherche à fédérer des exigences spirituelles et des revendications plus politiques. Actuellement, par l’entremise de Fouad Alaoui, son secrétaire général, c’est l’aile politique qui tient les rênes. On est en droit de leur demander ce qu’ils ont derrière la tête. Mais je crois que, confrontée à la réalité et à l’exercice du pouvoir au sein du CFCM, l’UOIF va se notabiliser. Ses responsables vont en tout cas se trouver face à une contradiction: donner des gages de respectabilité sans se couper d’une base militante qui n’est pas forcément prête à faire des concessions, notamment sur la question du voile.»

En savoir plus sur http://www.lexpress.fr/actualite/societe/religion/la-face-cachee-de-l-uoif_486103.html#3pX74zTZouTvU0lf.99

On banalise ici ce que l’on combat ailleurs

Soheib Bencheikh,mufti de Marseille

«En concédant à l’UOIF une place prépondérante dans le Conseil français du culte musulman (CFCM), le ministère de l’Intérieur a pris un gros risque. On a choisi de privilégier une frange minoritaire très revendicative qui cherche à politiser l’islam, au détriment d’une très grande majorité de musulmans qui souhaitent vivre leur foi de manière apaisée dans le cadre de la République. Ainsi, une instance officielle comme le CFCM sert de foyer à des islamistes qui veulent peser sur les lois françaises et ne cessent de critiquer les pays musulmans où ils sont pourchassés. C’est incroyable: les Frères musulmans n’ont pas de vitrine officielle en Egypte ni au Maroc, mais en France, si! On banalise ici ce que l’on combat ailleurs. Quels sont les objectifs de Youssef al-Qaradhawi, le maître penseur de l’Union des organisations islamiques en Europe? Il veut restaurer le califat dans les pays musulmans et bloquer tout effort d’adaptation pour les musulmans vivant en Europe! Ces gens veulent importer un islam rigoriste et fermé. C’est précisément pour cela que les mécènes des pays du Golfe les financent. Aujourd’hui, le CFCM n’est qu’un enjeu de pouvoir où l’on discute de tout, sauf de spiritualité musulmane. Le prochain scrutin pour le renouvellement du CFCM n’y changera rien. Il serait plus légitime de s’appuyer sur le réseau des grandes mosquées ainsi que sur des personnalités qualifiées en matière de culte qui soient véritablement éprises des principes de notre République et de notre vécu commun.»
Propos recueillis par Boris Thiolay
En savoir plus sur http://www.lexpress.fr/actualite/societe/religion/la-face-cachee-de-l-uoif_486103.html#3pX74zTZouTvU0lf.99

Les «lepénistes» de l’islam

Il règne un drôle de consensus allant des altermondialistes à l’UMP : intégrer les intégristes serait le seul moyen de favoriser… l’intégration. Car ce sont bien des intégristes ­ et non les musulmans progressistes ­ à qui Pierre Khalfa ou Nicolas Sarkozy veulent faire plus de place, que ce soit au sein du FSE (Forum social européen) ou du CFCM (Conseil français du culte musulman). Et c’est bien là tout le problème.

Nicolas Sarkozy avait promis de ne pas laisser les intégristes s’asseoir à la table de la République. C’est pourtant bien ce qu’il a fait en mariant de force musulmans laïques et musulmans intégristes au sein du CFCM, quitte à laisser l’UOIF (Union des organisations islamiques de France) et la FNMF (Fédération nationale des musulmans de France) devenir les représentants de l’islam de France à jeu égal avec la Mosquée de Paris : «Je suis convaincu que lorsqu’un « radical » est intégré dans une structure officielle, il perd de sa radicalité car il devient partie prenante du dialogue.» Faux pari. Le dialogue avec les intégristes finit toujours par leur profiter. Et ils le savent.

Pierre Khalfa fait le même raisonnement. Dans le Rebond publié le 11 novembre dernier, il affirme qu’intégrer l’«islam politique» est une façon de mettre la radicalité islamique au service de l’altermondialisation. Pour mieux balayer les éventuelles réticences, il rappelle que le christianisme politique ­ des associations comme le CCFD (Comité catholique contre la faim et pour le développement), Témoignage chrétien ou Golias ­ a déjà toute sa place au sein de ce mouvement. Alors pourquoi pas des musulmans politiques ? Cette question n’aurait effectivement rien de choquant si Khalfa prônait l’intégration de mouvements musulmans politiques laïques et progressistes comparables aux «cathos de gauche» en question. Malheureusement, ceux qu’il présente comme de simples «musulmans politiques» ne sont absolument pas l’équivalent de la «théologie de la libération» ou des Jeunesses ouvrières chrétiennes… Mais des musulmans intégristes en guerre contre l’islam moderne et progressiste.

A-t-il seulement lu la propagande de l’UOIF, de Tariq Ramadan, de Présence musulmane, du cmf (Collectif des musulmans de France) et de l’UJM (l’Union des jeunes musulmans), les associations à qui il veut faire tant de place au sein de l’altermondialisation ? Moi oui. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que je n’ai pas été frappée par leur foi dans le progrès, l’égalité ou la laïcité. Les militants de l’UJM, de Présence musulmane et du Collectif des musulmans de France sont effectivement très investis dans l’organisation des forums altermondialistes mais ils sont néanmoins antiféministes, homophobes, pudibonds et réactionnaires. Il s’agit moins pour eux de devenir des altermondialistes à part entière que de tisser ce que Tariq Ramadan appelle des «sphères de collaboration», c’est-a-dire des alliances au service de l’islam politique réactionnaire. «La collaboration, ce n’est pas le mariage !» rappelle-t-il à ses troupes, traumatisées à l’idée de se dissoudre dans la culture occidentale non islamique. Il suffit de lire les textes de Présence musulmane ou des éditions Tawhid pour s’en convaincre : le risque est nul. Le mépris de ces groupes pour les musulmans progressistes et laïques ­ que Ramadan appelle joliment des «musulmans sans l’islam» ­ n’a pas changé d’un pouce depuis qu’ils militent «à gauche». Ce qui ne veut pas dire qu’ils ne cherchent pas des cautions de «gauche» pour continuer à mener ce combat contre l’islam progressiste et moderniste…

Tawhid, qui publie d’ordinaire des livres uniquement intégristes, a volontiers publié un livre intitulé les Musulmans face à la mondialisation libérale, où le nom de Pierre Khalfa apparaît enfin aux côtés de Tariq Ramadan. Belle caution et beau dialogue de sourds. Car contrairement à ce qu’espère sans doute Khalfa, les islamistes formés par les Frères musulmans ne changeront jamais au contact des altermondialistes. En revanche, avez-vous noté combien le mouvement antiraciste et altermondialiste a changé depuis que des intégristes y militent ? L’antisémitisme n’est plus si mal vu. On ne milite plus contre le racisme mais contre l’«islamophobie». Les nouvelles féministes portées aux nues sont celles qui portent le voile. Les autres, celles qui se battent contre le sexisme des intégristes (musulmanes ou non), sont traitées de «féministes racistes». Parmi les tables rondes organisées en partenariat avec des islamistes au dernier FSE de Londres, l’une d’elles a battu tous les records : celle sur le «hijab et le droit de choisir».

La France y fut décrite comme une dictature raciste et Bernard Cassen, président d’Attac, s’est fait huer pour avoir seulement voulu défendre la laïcité. Ne parlons pas des laïques du monde arabo-musulman, qui ne peuvent plus prendre la parole sans se faire rappeler à l’ordre par des intégristes !

Non ce n’est pas l’islam politique progressiste qui a trouvé sa place au sein de l’altermondialisation… Ce sont les «lepénistes» de l’islam que l’altermondialisation vient d’accueillir en son sein avec tant de complaisance. Au nom de la lutte prioritaire contre l’impérialisme américain et le sionisme. Au risque de trahir les musulmans progressistes et laïques que ces intégristes combattent. Tout ça pourquoi ? Quel est donc ce différentialisme raciste qui empêche certains progressistes d’exercer leur esprit critique envers l’intégrisme musulman comme ils savent si bien le faire envers l’intégrisme chrétien ? Et surtout, peut-on vraiment rêver d’un monde meilleur en s’alliant avec des totalitaires ?

La fracture que nous vivons est aussi grave que celle posée par le stalinisme. Personne ne peut regarder au plafond et attendre que cela se passe. Il est temps de dire non. Non à la collaboration avec l’intégrisme, d’où qu’il vienne. Pour un monde plus juste, plus libre, plus égalitaire et plus laïque.FOUREST CarolineCaroline Fourest, animatrice de la revue ProChoix. Dernier livre paru: Frère Tariq : discours, stratégie et méthode de Tariq Ramadan, Grasset, 426 pp. 19,50 Euros.21Libération21 DÉCEMBRE 2004 À 03:34

Ce article est également disponible en English.

Mohamed Sifaoui porte plainte

Dans un communiqué rendu public dès le 27 Novembre 2004, et largement relayé les jours suivants par plusieurs médias, l’Union des Organisations Islamiques de France (UOIF), membre du Conseil Français du Culte Musulman (CFCM), demandait en substance à la chaîne publique France 2 de « déprogrammer » un film sur Tariq Ramadan que j’ai réalisé pour le compte de l’émission « Envoyé Spécial« .

Le communiqué de l’UOIF précisait que sa demande était motivée par le fait que j’étais un homme « connu pour son hostilité contre les symboles de la pratiques musulmanes« . Cette phrase qui pourrait paraître a priori anodine pour un non-musulman comporte un sens extrêmement lourd.

Si une telle affirmation est d’abord fausse, elle peut incontestablement entraîner pour moi des conséquences très graves puisque elle me décrit ni plus ni moins comme apostat. En effet, prétendre que je serais « connu pour [mon] hostilité contre les symboles de la pratique musulmane« , c’est dire que j’aurais renoncer à l’islam, ma religion. C’est là, la définition même de l’apostasie. Or, certaines références théologiques de l’UOIF comme Youssef Al-Qaradaoui rappelle dans une contribution sur le site internet « islamophilie.org » datée du 30 décembre 2002 que « les juristes de l’Islam sont unanimement d’avis que l’apostat mérite une peine – même s’ils peuvent diverger sur sa nature. Leur grande majorité estime que cette peine est la peine de mort. C’est l’avis des quatre écoles de jurisprudence islamique, voire des huit écoles« . Le même Al-Qaradaoui explique dans son texte qu’il y aurait plusieurs types d’apostasie dont ce qu’il qualifie « d’apostasie intellectuelle » qui, selon lui, s’exprime à travers différents supports médiatiques.

Par ailleurs, l’imam Nawawi, l’une des références théologiques du monde musulman estime que « L’apostasie consiste à abjurer l’islam – en sortir – par l’intention, les mots, les actes, le fait de nier, ou encore par des propos qui ont été dit en plaisantant, par rejet ou par contradiction ou en y croyant« . Cette définition correspond à l’affirmation de l’UOIF à mon endroit puisque celui qui serait « hostile aux symboles de la pratique musulmane » est forcément quelqu’un qui abjure la religion musulmane.

Dans cet ordre d’idées, étant décrit publiquement par l’UOIF comme étant quelqu’un qui serait « hostile aux symboles de la pratique » de sa propre religion, sous-entend que j’aurais renoncé à l’islam et par conséquent passible au regard de certaines interprétations de la loi islamique de la peine de mort.

Etant journaliste et réalisateur, je me rends souvent dans des pays musulmans, il m’arrive d’aller réaliser des reportages dans des Etats théocratiques appliquant la charia. Quel sort pourrait m’être réservé dans un pays islamiste où les dirigeants ou la population auraient pris connaissance de l’accusation de l’UOIF ?

Au regard de ce qui précède, j’ai décidé de poursuivre l’UOIF et son secrétaire général Fouad Allaoui, signataire du communiqué devant les tribunaux de la République.

Par ailleurs, j’ai officiellement écrit à MM Le Président de la République pour l’informer de ce grave précédent, le Ministre de l’Intérieur pour lui demander de prendre les mesures nécessaires pour renforcer ma sécurité et au Président du CFCM, Dalil Boubekeur, pour lui demander de dénoncer et condamner publiquement l’odieux communiqué de l’UOIF.

Je tiens à travers ce communiqué prendre à témoin l’ensemble de la presse française et internationale et à travers elle l’ensemble de l’opinion publique afin que cessent les intimidations à l’égard des journalistes ou intellectuels qui critiquent les islamistes ou leurs organisations. D’autre part, j’informe l’opinion publique qu’une plainte va être déposé à la suite des insultes et des menaces que j’ai subies au niveau de la librairie Al-Tawhid au cours de la réalisation du film sur Tariq Ramadan.

L’année dernière, des journalistes préparant un documentaire pour Canal + ont été agressés par des islamistes et leur leader, considéré pourtant par certains comme « respectable ». Cette affaire a été passée sous silence. Je n’accepterais pas que l’intégrité physique d’un journaliste ou d’un quelconque citoyen soit menacée et passée par pertes et profits exceptionnels. C’est la raison pour laquelle, j’utiliserai tous les moyens légaux et civilisés pour que justice me soit rendue dans cette affaire que je considère très grave.

Mohamed Sifaoui

COMMUNIQUÉ DE PRESSE du 6 décembre 2004